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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 08:54

Philosophie

Baruch Spinoza

"L'Ethique"

Apologie d'un Dieu équivoque ?

       Baruch Spinoza, architecte de la pensée, est assis devant sa planche à dessin. Il songe. Ordonne mentalement les concepts qui vont lui permettre, bientôt, de dessiner le monde. De  le reconstituer, "géométriquement" dit-il, comme l'on construit une maquette en vue d'une exposition. Car il s'agit bien de miniaturiser le monde et tout ce qui le fait être. Le ciel, la terre, les choses, la nature, les interactions entre les choses, le mouvement, la pensée, l'âme, l'être humain. Dès lors le philosophe sera-t-il en mesure, en conformité avec ce monde reconstitué, de rédiger une Ethique. Soit les principes d'une morale individuelle grâce à laquelle l'homme, jonglant raisonnablement avec ses passions, pourra exercer au mieux sa puissance d'agir. (Ses passions tristes : passives. Ses passions gaies : actives).

       L'architecte est un professionnel confirmé. Pour mener à bien son projet, pas de matériel inutile. Au minimum il réduit le nombre de concepts qui lui sont nécessaires. Enonce des notions traditionnelles mais superfétatoires. Elimine l'idée d'un démiurge créateur, extérieur au monde. Les idées de finalité, de bien et de mal, et celle de la liberté. Eupalinos est prêt. Il va en lettres d'or tracer la première ligne de son dessein. La proposition inaugurale sur laquelle va reposer, pense-t-on, l'ensemble de son système. Il écrit : ("Attention lecteur, me conseille de préciser Carla, j'ironise, je parle par antiphrases"). Donc il écrit :

Proposition I

            "Une substance est antérieure en nature à ses affections". Cet énoncé solennel, au lyrisme tout à fait discret, est assurément une très grande nouvelle, exaltante s'il en est. D'autant que son auteur a pris soin de définir ce qu'il entend par ce mot brillant, un rien gourmand : substance : "J'entends par substance, énonce-t-il, ce qui est en soi et conçu par soi". Le lecteur le plus récalcitrant n'ira pas se plaindre qu'on l'a mal renseigné. La formule est par ailleurs d'un pouvoir évocateur fulgurant. "Être en soi et par soi". Quelle économie de langage ! Et de surcroît que c'est beau ! Tel est le socle, admire-t-on, sur lequel repose l'oeuvre majeure de Baruch Spinoza. Aussi imagine-t-on la fougue intellectuelle avec laquelle le lecteur va voir se dérouler, le long de 300 pages, une prose philosophique de la même eau.

          A l'énoncé de la proposition XI, toutefois, quelque chose se produit. Les choses tout soudain si l'on peut dire prennent corps. le nom d'un personnage très connu, à savoir Dieu, apparaît et vient personnifier le mot substance. "Dieu, écrit-il, est une substance. Une substance constituée (et ici l'auteur semble vraiment bien renseigné) par une infinité d'attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. Dieu, donc, conclut-il, existe nécessairtement". Diable ! L'assertion est impressionnante. Suivie  en plus d'une démonstration de facture lapidaire, rédigée comme suit :

"Penser le contraire est absurde"

        Ne vous avisez donc pas, mes chéris, à penser le contraire. on serait en droit de s'inquiéter sur l'état présent de votre santé mentale. L'argument, pour comble, est imparable. Si je pose que Dieu est, et en même temps qu'il n'est pas, la chose bien entendu est invraisemblable. Vais-je pour autant admettre que Dieu est, et qu'il est comme ci et comme ça, au seul motif qu'il satisfait une défintion à priori ? Certes, dira plus tard Hegel : "le réel est rationnel". Mais qui osera affirmer qu'un ordonnancement de mots humains garantit l'existence d'un réel universel ? Et si de surcroît l'outrecuidance me venait de juger Dieu à son oeuvre, comme on juge l'arbre à ses fruits, ne serais-je pas fondé à penser ce Dieu imparfait, malhabile, pervers, voire méchant ?

             Le Dieu de Spinoza n'est qu'un dieu conceptuel de papier. Et en plus, il est louche. A son propos,  les choses les plus diverses sont dites. Il est unique. Eternel. Infini. Il est chose pensante. Chose étendue. Il est enfin "cet être que nous appelons Dieu ou la Nature." Est-il donc identique au corps universel du monde ? Spinoza, chassé de la communauté juive de la Haye sous l'inculpation d'athéisme, mais vivant dans la société religieuse du 17ième siècle, hésite manifestement à séculariser entièrement son Dieu. A lui accorder la pleine immanence du monde.

             Sur la fin de l'ouvrage, partie où s'analysent les relations de l'âme humaine avec Dieu, autour de l'argumentation rôde la question de l'amour. Le Dieu de Spinoza aime-t-il ? La chose est incertaine. "Dieu, nous avise la proposition XVII, n'a point de passions et n'éprouve aucune affection de joie et de tristesse". Corollaire : "Dieu n'a d'amour ni de haine pour personne". On demeure songeur. "N'a d'amour pour personne..." Sauf pour lui-même énonce la proposition XXXV : "Dieu s'aime lui-même d'un Amour intellectuel infini". (L'auteur, cette fois, à n'en pas douter, est dans la confidence). Mais les choses du côté des humains s'arrangent un peu. "En tant qu'il s'aime lui-même, Dieu aime les hommes". "Nul donc ne peut avoir Dieu en haine" (Proposition XVIII). Personne n'y trouverait son compte. D'autant qu'Il est pour nous critère de vérité : "Toutes les idées considérées dans leur rapport à Dieu sont vraies". Enfin, chose rassurante : "Qui se connaît lui-même, aime Dieu. Et d'autant plus qu'Il se connaît mieux". Où l'on retrouve là le coeur de l'immanence. Le sein chaud d'une Nature universelle qui est Dieu, dont nous aurions aimé nous contenter. Quel besoin impensé Spinoza a-t-il eu de réintroduire dans sa geométrie la figure d'un Dieu équivoque ? Dont l'effet est de faire de son Essai une oeuvre qui paraît être, en définitive, une apologétique ? 

              Le paradoxe étant que la morale qui s'y développe, jeune, intelligente, non entachée de culpabilité, est une éthique de la joie.

  o                  

 

 

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Published by Le marquis de St-just
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