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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 17:18

Littérature

Emma Becker

“Alice”

Denoël, 2015

 

            L’article de presse était subtil. Il présentait “Alice” comme le second roman d’une jeune femme de 25 ans dont la prose, délurée, ne devait pas cacher la gravité du propos. Au menu donc une jeune romancière, un bon morceau de luxure, et de surcroît une consistance de la pensée. Je me procurai l’ouvrage.

            La façon d’écrire d’Emma Becker est en effet originale. Elle écrit, semble-t-il, comme jaillit sa pensée, sans toujours prendre le temps de passer un vêtement, de mettre la virgule ou le point sur le i. Peut-être est-ce ainsi que l’on écrit en fumant du hasch. ? Ou en se fiant “au sens inconscient du choix des mots” ? Quoiqu’il en soit, mes amis, quelle verve !  Ainsi par exemple décrit-elle, page 317, le groupe formé de sa mère et de ses deux sœurs sur le bord de la piscine à Pampelonne : “Cette tribu de lionnes vautrées les unes sur les autres, engourdies de chaleur, méprise la présence d’un visiteur potentiel (..) Alice pousse un bâillement qui découvre leur dentition de louves, les profondeurs carnées de leurs gueules. Anna feule de bien-être (..) exposant un croupion nerveux de jeune bête. Et au milieu d’elles, couronnée d’une crinière flavescente, Héloïse, la mère, dont les pattes reposent sur la dalle brûlante.” Les scènes de luxure entre Alice et son amoureux plus âgé, “cet éternel jeune homme idéaliste”, se montrent aussi brûlantes que le soleil de juin en pays méditerranéen. Elles ne sont pas toutefois sans interroger les gens de ma génération. Notre héroïne, et c’est le sujet du livre, a manifestement le diable au corps. Et l’enquête du roman est en somme de tenter de comprendre pourquoi. Ce qui frappe, néanmoins, c’est qu’Alice et son Emmanuel sous nos yeux forniquent plus qu’ils ne font l’amour. Caresses et préliminaires semblent ignorés des échanges. D’emblée l’on suce, l’on sodomise et l’on besogne dare-dare en ahanant. Cueillerait-on là les bienfaits inévitables de la vidéo pornographique devenue sur Internet l’école communale de la jeunesse ? Et, pour faire bonne mesure, le fleuron de la civilisation technicienne libérale et occidentale ? Cela paraît vraisemblable.

            La grande originalité de l’ouvrage, que l’on se rassure, est ailleurs. Elle réside –se rapportant très certainement à une expérience personnelle de l’auteure– dans l’invalidation d’un lieu commun trop commun : celui de croire que les pathologies de l’adolescence et de l’âge adulte s’enracinent toutes dans le terrain d’une enfance malheureuse. Alice, a 21 ans, souffre au contraire d’avoir connu entre ses parents une enfance merveilleuse, “paradisiaque”, se souvient-elle. Heureuse, sans doute. Cependant mal heureuse, si l’on peut risquer ce jeu de mots. Entendre une enfance trop choyée, fusionnelle, sensuelle. Et même, l’auteur ne le dit pas mais le laisse supposer, à la limite de l’inceste.

            Le lecteur découvrira lui-même les moments successifs de cette auto-analyse existentielle conduite par une jeune femme de 21 ans obsédée par le sexe, et dont les liens avec l’homme qu’elle aime se font insupportables. Une analyse menée sur le plan romanesque mais grâce à laquelle la jeune femme va enfin comprendre qu’elle n’est en somme, et pourquoi : “qu’un gros bébé qui pleure”.

            Enlevé, intelligent, fortement épicé, ce second roman d’Emma Becker non seulement captivera le lecteur, mais deviendra, je crois, une référence aux yeux de ceux qui s’intéressent aux aléas du devenir humain. 

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Published by Le marquis de St-just
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