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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 14:58

Littérature

Jérôme Ferrari

“Principe”

Roman

Actes Sud, 2015

 

            “Vous avez 23 ans et c’est là, sur cet îlot désolé (Helgoland) où ne pousse aucune fleur, qu’il vous fut donné pour la première fois de regarder par-dessus l’épaule de Dieu.”

            Par ces mots cérémonieux commence “Principe”, le dernier roman de Jérôme Ferrari. Ce commencement littéraire nous le fait aussitôt comprendre : ce genre de roman ne s’inscrit pas dans la forme traditionnelle du roman. Le narrateur, d’abord, s’adresse à son personnage directement. Ainsi le ferait-on dans une lettre. Il le fait de surcroît dans une forme poétique que l’on adopterait pour composer un éloge (ou une célébration). Le narrateur enfin va relater des évènements de son histoire comme on le fait dans un journal intime ou dans le récit d’un travail de recherche. Le roman de Jérôme Ferrari mélange les genres. Il est à lire comme un poème. Un poème en prose dont je restitue ici pour vous la genèse.

            L’évènement qui déclenche le travail d’écriture survient alors que notre narrateur est encore étudiant. Il passe ce jour là un oral de physique. Il connaît bien, croit-il, son sujet. Il s’agit de commenter le fameux “Principe d’incertitude”, énoncé en 1924 par un certain physicien allemand : Werner Heisenberg. “On ne peut, stipule cet énoncé, connaître en même temps la vitesse et la position d’une particule élémentaire”. Cette affirmation, dûment établie, met fin à une querelle théorique qui paralysait à cette époque la science occidentale. Notre étudiant, un peu léger, n’y voit personnellement qu’un énoncé banal. Du genre : on ne peut connaître deux choses en même temps. Furie de la dame physicienne qui préside le jury. L’étudiant n’a rien compris. Cet énoncé, pourtant, formule une terrible sentence. Exprime l’aveu que nous ne connaîtrons jamais le fond des choses. “Car, s’alarme la dame, les choses n’ont pas de fond.”.Humiliation de notre narrateur étudiant. Eveil de sa curiosité. Qui est donc ce brillant Werner Heisenberg qui ose déclarer à l’âge de 23 ans : “je viens de réfuter la loi de causalité” ? Comment une particule peut-elle être à la fois, sans qu’on la puisse observer dans le même temps, onde et corpuscule ? Être en même temps A et B ? ! En irait-il pareillement chez les humains en vient à s’interroger notre narrateur ? Il se fait du même coup romancier. Le personnage de ce jeune physicien allemand le hante. Il n’a de cesse d’approcher le mystère de cet homme qui, avec sa part d’ombre, d’une certaine façon lui ressemble. Est-il onde ou particule ? Un homme apparemment lumineux. Un jeune homme idéaliste au regard clair amoureux des paysages de lacs de montagne, interprétant au piano des sonates de Mozart, sensible même au “tintement cristallin, à peine perceptible, d’une corde d’argent.” L’homme, toutefois, contrairement à de nombreux confrères, n’a pas cru de son devoir, sur la fin des années 30, de déserter l’Allemagne nazie. Pouvait-il, dès lors, éviter une certaine compromission avec le régime ? Notre narrateur ne juge pas, cherche à comprendre. Ce qui est certain est que Werner Heisenberg, à la fin de la guerre, et après l’explosion de la bombe d’Hiroshima, devient vieux d’un seul coup. Et le message qu’il laisse sur l’avenir de la science laisse infiniment songeur. La science, selon lui, n’est plus le produit de l’intelligence d’hommes conscients qui savent ce qu’ils font. Elle est désormais “un évènement biologique global, à grande échelle, soustrait au contrôle des humains.”. Sous ces propos on pressent le gisement d’une métaphysique cosmique en voie d’élaboration. Mais qu’illustre cette étrange et triste conclusion, propice à la méditation : “Même si l’homme peut faire ce qu’il veut, il ne peut vouloir ce qu’il veut.” Entendez : la science avance seule. L’homme n’en est pas le maître.

            Par bonheur, mes amis, réjouissez-vous, la montagne est belle. Et ce livre très beau.

o

 

 

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Published by Le marquis de St-just
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