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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 18:27

Littérature

 

Javier Cercas

“L’imposteur”

Actes Sud, 2015, 400 pages

 

 

            L’Espagne, dans les années 70, renaît à la démocratie. La dictature s’est éteinte avec la mort de Franco. Sans trop songer à régler ses comptes, sans trop s’interroger sur ses compromissions avec le régime défunt, la société espagnole s’adonne à ce qu’elle nomme “la transition démocratique”. En synchronie avec son entourage, un homme à cette époque exerce une influence sur le pays. Un  être fascinant, courageux et gentil, qui sait parler au peuple, révolutionnaire authentique ayant affronté le fascisme les armes à la main. Combattu l’idéologie nazie jusqu’à se voir déporté en Allemagne dans un camp d’extermination. Un personnage incarnant en somme l’image idéale de l’homme espagnol, en laquelle l’Espagne des années 70 aime à se mirer, plutôt qu’à s’examiner elle-même au fond des yeux.

            Enrico Marco, tel est le nom de notre héros, n’est pourtant qu’un garagiste modeste. Sa séduction toutefois est telle qu’il accède avec une rapidité surprenante à des postes de responsabilités sociales importants –auxquels il se consacre corps et âme, avec un remarquable dévouement. D’abord à la C.N.T. Un syndicat ouvrier puissant dont il devient le secrétaire général. Ensuite à la FAPAC. L’Association des parents d’élèves, dont il devient le vice-président. Enfin, et c’est là le clou, à l’Amicale des anciens déportés de Mauthausen, dont il prend bientôt la direction. C’est peut-être ce 27 janvier 2005, lors de la célébration par le Congrès espagnol de la libération d’Auschwitz, qu’Enrico Marco parvient à l’apogée de sa gloire. Parlant sans notes, au nom de toutes les victimes de l’Hydre nazie qu’il prononce, en disant “nous”, un discours qui bouleverse l’opinion publique via la radio, la presse et les médias.

            Cela se passait quatre mois avant que la nouvelle ne tombe : Enrico Marco, l’homme que l’on aime et admire, est un imposteur. Sa déportation est un mensonge. C’est en temps que “travailleur volontaire” qu’il s’est rendu dans l’Allemagne d’Hitler. Jamais, au grand jamais, il ne s’est vu jeté dans l’enfer d’un camp de concentration. Ce qu’il raconte de sa vie, mêlé à des éléments de réalité, est tout entier une fable.

            C’est pour s’attaquer à ce monobloc fabuleux pétri de vrai et de faux que Javier Cercas se met au défi d’écrire un roman réaliste, dépourvu d’invention, se limitant à l’établissement des faits. Ceci dans le dessein de démêler le vrai du faux, mais également de comprendre comment, chez un être humain, ces deux aspects en viennent à se confondre. Une entreprise intellectuellement ambitieuse et dont les différents “moments” dialectiques constituent, seuls, le ressort de l’action. Du point de vue romanesque la chose, faut-il dire, n’est pas très réussie. Le lecteur n’a guère l’occasion de se pâmer du plaisir littéraire qu’offre l’écriture. Ni de jouir de l’excitation que procurent les suspens d’un récit d’aventure. L’auteur, qui est romancier, ne qualifie d’ailleurs nullement son ouvrage de “roman”. Le genre de cet écrit est plutôt l’essai.

            Un essai qui tente de faire un sort à cette phrase fameuse : “Le réel tue, la fiction sauve”. Sentence qui, au demeurant, aurait tout à fait sa place à l’épreuve de philo du baccalauréat. Un essai, donc, et de philosophie. Mais sur une base historico-psycho-socio-expérimentale, traitant de la question du rapport entre la fable et la vérité, le mensonge et la vie, le comprendre et le pardonner. Le tout en tenant compte du fait que les problèmes existentiels propres à l’analyste interfèrent dans la conduite de l’examen en cours.

            En ce qui me concerne, j’ai apprécié la façon dont Javier Cercas se représente ce que l’on nomme en psychanalyse la position narcissique. La reliant à ce qu’il entrevoit de l’enfance d’un petit être (Enrico) privé du viatique de l’amour maternel. Tout comme le peuple espagnol à un moment donné de son histoire, notre imposteur ne peut regarder en face, sans l’embellir, une vérité qui autrement, pour lui, serait mortelle. Pour Enrico Carlo “Le réel tue. La  fiction fait vivre”. Du moins le croit-il.

            A des degrés divers, il en va de la sorte pour un grand nombre des humains que nous sommes. Pour les “croyants” notamment. Moi-même …sans qu’il y paraisse… je n’arrête pas. En imagination, telle une femme de ménage, je reconstitue un ordre, je refais le monde. Réordonne les places publiques, rhabille les femmes, repeins les maisons. Recompose même, à la montagne, les paysages. Après quoi je m’y promène. Ceci étant dit, vous ne serez pas surpris que j’habite un palais couvert de lauzes. Vous ne le saviez pas ?

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Published by Le marquis de St-just
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