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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 10:03

Littérature

François Dosse

Michel de Certeau

« Le marcheur blessé »

 

La Découverte, 638 pages

(1987)

 

Lettre à l’auteur

 

         Cher Monsieur, ce dernier mois de novembre, j’accompagnais ma femme à une conférence. Celle-ci se déroulait dans un amphithéâtre de l’Université Jean-Moulin à Lyon. Ma compagne désirait entendre Emmanuelle Loyer, auteure d’une excellente biographie de Claude Levi-Strauss, dont nous achevions la lecture. Or, Allah est grand, c’est vous que j’ai rencontré. Et non seulement du fait que vous saviez, seul, vous servir d’un micro pour parler au peuple. Mais que vous étiez, à mon insu, l’autre conférencier invité pour débattre du rapport entre le genre biographique et l’histoire. Avec cette particularité : vous étiez l’auteur, ô miracle, d’une attachante biographie concernant le jésuite Michel de Certeau.

      De cet ouvrage considérable j’achève aujourd’hui la lecture, je dois le dire dans les larmes. Ne cessant de voir paraître en imagination la silhouette émouvante de ce marcheur exsangue qui fait songer à celle qu’a modelée de ses mains, le sculpteur Giacometti. Œuvre intitulée «L’homme qui marche».

      Votre «  marcheur blessé » est un beau titre. Un titre autour duquel tournoient pour en faire une aura, les notions de noblesse, de ténacité et de gentillesse souriante. Votre personnage, vous l’avez justement vu, senti, aimé. Sans être d’Aquitaine, il était prince. « Un prince à la tour abolie. Son étoile était morte, et son luth constellé portait le soleil noir de la mélancolie ». En historien rigoureux, respectant les contours de votre discipline, vous avez su, entre autres, ne pas vous aventurer dans le champ de l’interprétation psychanalytique. La seule à mes yeux permettant d’approcher le secret ultime d’un sujet humain. C’est donc au lecteur qu’il appartient de s’y engager pour son compte, et à titre d’hypothèse, s’il lui faut se faire une idée plus précise de ce qu’était, pour notre ami, l’exact objet de sa mélancolie. Du moins son origine.

      J’en suis venu personnellement à penser que Michel de Certeau avait perdu la foi. Alors que sa fidélité (fidélité à la mère, à l’Eglise, à la Compagnie, à lui-même)  –celle-ci étayée par un puissant sur-moi hérité du père– lui interdisait de la perdre, la foi. Plutôt refouler, jusqu’à se vider de soi-même et d’agir, plutôt que de vivre l’oxymore impossible (occis-mort) d’une fidélité-infidèle. Il est remarquable, engagé comme il l’était dans le mouvement psychanalytique, qu’il n’ait pas jugé bon de s’engager lui-même dans l’aventure d’une cure. Ce que fit par exemple son compagnon François Roustang. Lequel, il est vrai quitta la Compagnie. (Ce n’était assurément pas une fatalité, les pères Bernaert et Denis Vasse en témoignent).

      Me vient ici, je ne sais pourquoi, un souvenir qui pourrait avoir peut-être un lien mystérieux avec l’interprétation qui précède. Au moment de son entrée dans la Compagnie, Michel de Certeau aurait publié un livre. Un premier livre dont vous ne faites nulle mention. Il s’agirait, si j’en crois ma mémoire, d’une compilation de textes en hommage… à la Vierge Marie ! (On nous en avait distribué des épreuves à des fins de corrections). Ma mémoire est trop vague. Je rêve peut-être. Il s’agissait aussi bien d’une autre personne. La chose serait à vérifier.

     Vous l’avez remarqué : j’ai dit « nous ». Et me suis trahi. En effet, comme je vous l’ai confié à Lyon, j’appartenais moi-même dans les années 50 à la Compagnie de Jésus. Et c’est à Chantilly, à la faculté de philosophie des Fontaines, que j’ai rencontré Michel de Certeau. Je garde vivace le souvenir de son sourire, de son regard et de sa distinction. En 1960, étant entré moi-même en analyse j’ai quitté l’ordre après avoir suivi quatorze ans de formation. Dès lors, en lisant votre ouvrage, comprenez que ce sont mes compagnons d’alors, mes « compagnons perdus », que je vois, pour mon bonheur, un à un défiler sur l’écran de ma mémoire. En mon cœur, et bien que je sois aujourd’hui athée, leur communauté demeure ma véritable famille.(On ne quitte jamais la Compagnie après en avoir été). Tous, à partir des années 60, je le constate, ont été sensibles comme je le fus, au grand courant linguistique et structuraliste qui marqua la pensée française dans la seconde moitié du XXième siècle. Notre évolution intellectuelle a été parallèle. Parmi les nombreux noms que vous citez, un seul, cependant notable, manque à l’appel : celui du Père Gustave Martelet. Plus théologien que philosophe, celui-ci eut sur nous une grande influence et prit une part importante dans les débats qui ont présidé à Vatican II. L’avez-vous rencontré ? Il devait, j’imagine, se trouver fort troublé devant la singularité du parcours mystique du Père de Certeau. J’admire, quoi qu’il en soit, le lien exemplaire qu’a su entretenir avec lui sa communauté, comme nous en informe les modalités des obsèques qu’elle lui a réservées, et que relate le récit qui ouvre votre livre.

      Ces confidences, Cher monsieur, pour vous dire à quel point je vous suis reconnaissant du beau et colossal travail d’historien que vous nous offrez, interrogeant avec patience les témoins de leur vivant, nous conduisant ainsi sur les traces d’un merveilleux marcheur blessé.

                                                                                               Décembre 2015.

             o

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Published by Le marquis de St-just
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