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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 08:45

Religion

Jean François BOUTHORS

Délivrez-nous de « Dieu »

Média Paul, 2014

 

 

            La bible prise dans son ensemble, prolongée par sa rencontre avec la pensée grecque aux premiers temps de l’Eglise : tel est l’horizon sur lequel se profile, dans un livre brillant, la pensée de Jean-François Bouthors. De cet horizon, le lecteur impatient de connaitre la façon de s’y prendre pour s’affranchir de “Dieu” me pardonnera d’entrée de jeu d’en dire quelques mots. La démarche de l’auteur s’en trouvera, je le souhaite, pertinemment éclairée.

            Le grand livre de la bible est tout d’abord pour lui, très classiquement, le récit de la révélation progressive qu’un Dieu unique fait de lui-même aux humains. Une révélation qui s’accompagne d’un pacte d’alliance et de la promesse d’une libération. Le motif sur lequel l’auteur toutefois met fortement l’accent –trouvant par là son originalité, est le lent et difficile arrachement que cette libération exigea. Arrachement à une pratique voire à une pulsion idolâtrique ancestrale, laquelle, selon lui, persiste aujourd’hui encore en pays de chrétienté.

            C’est jeune adolescent, et visitant un jour le camp alsacien du Struthof, que l’auteur en eut pour la vie la révélation : le mot “Dieu”, en terre chrétienne, fait trop souvent office d’une idole. D’une divinité à l’adresse de laquelle, en échange d’une prière ou d’un sacrifice, l’on demande une gratification, une guérison ou une réussite. “Dieu” est un nom dont on use comme d’une amulette. Que l’on porte sur soi comme un grigri. Que les états (“God save the Queen”, “In God we trust”) inscrivent sur leur blason. Qu’enfin les armées elles-mêmes, parfois les pires (“Gott mit uns”), gravent sur la boucle de leurs ceinturons. C’est ce jour-là, on le peut comprendre, que l’auteur se trouva à jamais guéri de la tentation d’idolâtrer le nom de “Dieu”. Aussi est-ce de ce vocable qu’il nous invite à nous délivrer, comme l’on secoue une entrave. Une entrave à la vraie foi, à la parole qui fait vivre. Se plaisant à citer Chouraqui, grand connaisseur de la bible, lorsqu’il module : “Dieu, c’est Deus, et Deus c’est Théos, c’est-à-dire Zeus.” Indiquant par-là que la bible était traduite en grec, et que les premiers pères conciliaires, les plus érudits d’entre eux, connaissaient sûrement le Dieu des philosophes. Un Dieu qui deviendra avec Leibnitz Le Grand Architecte, et avec Voltaire Le Grand Horloger. Alors que le Dieu de la bible selon Bouthors est avant tout Parole

            L’auteur, dès lors, de nous rappeler l’embarras dans lequel se sont trouvés les écrivains bibliques lorsqu’il s’est agi de donner un nom à leur Dieu. Adonaï (Seigneur) est un simple terme de déférence. Elohim est un nom pluriel. Quant à Yhvh, nom que l’on ne doit jamais proférer, il signifie “Je suis”. Quoique, révélé dans la réponse à Moïse près du buisson ardent le “Je suis qui je suis”, puisse signifier : “Cela ne vous regarde pas” ou : “Allez vous faire voir chez les Grecs” (Cette dernière notation étant hélas de mon cru).

            A suivre la pensée savante qui se déroule dans ce livre avec élégance, le lecteur assurément se sentira sous le charme. L’auteur est un magicien du langage. Il convainc son lecteur avec des mots familiers qui se donnent la main. Et excelle tout particulièrement dans les rapprochements qu’il opère entre des sentences bibliques apparemment éloignées. Ces rencontres font quelquefois des miracles. Son coup de génie initial, en tous cas, est d’avoir fait jouer entre eux les premiers mots de la bible “Au commencement Dieu créa le ciel et la terre” et les premiers mots de l’évangile de Jean “Au commencement était la Parole. Et la Parole était Dieu”. (La Parole étant le sujet, on l’aura noté, et Dieu l’attribut !) Ce qui s’opère dans ce retournement est incroyable. Et Jean apparaît comme étant le premier dans l’histoire à avoir opéré ce que l’on appellera plus tard : un “tournant linguistique”.

            De son coup de génie J.F. Bouthors tire les conséquences pas à pas. Peut-être le fait-il avec trop de brio. A y bien regarder, l’indistinction des concepts, les glissements insensibles d’une notion à une autre ne font pas toujours argument. En ce livre, je dois le dire, mon incroyance n’y a vu relaté que le récit mythique de l’apparition naturelle du langage chez l’animal humain. Pour qui, désormais, en effet, tout est langage, et celui-ci source de vie.

            Jean-François Bouthors, à n’en pas douter, s’est délivré de “Dieu”. A un point peut-être qu’il ignore, ou feint d’ignorer. Car qui rejette le mot risque fort de perdre « la Chose ». Son ouvrage toutefois, érudit et brûlant, n’en devrait pas moins constituer une médecine de choc pour le chrétien soucieux de clarifier sa foi. Je prie “Dieu” qu’il en soit ainsi.

 

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Published by Le marquis de St-just
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