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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 13:21

Politique

Jean Birnbaum

“Un Silence Religieux”

La Gauche face au Djihadisme

Seuil, 2016

 

            Sans aucun doute convient-il de briser l’amalgame. L’amalgame que certains de nos contemporains font entre l’Islam et le terrorisme, écrit l’auteur. Et briser l’équation mortifère : “Islam = islamisme = terrorisme”. Toutefois, ajoute-t-il, “Si l’Islam n’est pas le terrorisme, encore faut-il admettre que celui-ci s’exerce au nom de celui-là”. Admettre, en clair, que le terrorisme s’exerce au nom de l’Islam. Sans doute, proteste dramatiquement l’Islam paisible, est-ce là une référence usurpée. Malheureusement, tel est bien le discours que font entendre des organisations terroristes fanatisées comme Daech ou Al Qaïda, et la voix des djihadistes eux-mêmes. Non seulement le djihad signifie la “guerre sainte” mais c’est au nom d’Allah que les djihadistes tuent et massacrent. “Vengent leurs frères”. “Punissent les mécréants”. “Préfèrent la mort à la vie”. “La mort et ses promesses de paradis”, etc. Ces kamikazes sèment la mort, se font exploser,et tiennent un langage religieux.

            C’est précisément le constat que la gauche se défend d’établir, développant de la sorte ce que Jean Birnbaum appelle avec ironie un “silence religieux”. Celui-ci masquant un véritable déni de réalité. Un déni auquel François Hollande prête voix lorsqu’il déclare à la nation : “Les attentats djihadistes n’ont rien à voir avec la religion comme telle”.

            La gauche, nous explique l’auteur, est trop ignorante. Est devenue trop étrangère au fait religieux pour le prendre au sérieux. Pour considérer en somme la religion comme une partie constitutive du phénomène humain. Est-elle même au courant qu’aujourd’hui encore, en ce pays, des jeunes gens et des jeunes filles intelligents entrent au Carmel ou à la Trappe, quittant ainsi “le monde”, et pour toujours ? Jadis peut-être, ironise la gauche, la foi pouvait déplacer des montagnes. Jeter sur les routes des millions de braves gens pour aller à Jérusalem protéger un tombeau vide. Les choses, cependant, commencent à se savoir : Ce sont les faits sociaux et économiques qui, en réalité, expliquent les faits historiques ! Fort de cette unique certitude, il devient en effet difficile de comprendre ce que, par exemple, avec le terrorisme, arrive aujourd’hui à la France. Et pourtant, l’importance du fait religieux, il n’y a pas si longtemps, était pris en compte par des auteurs de talents, voire des maîtres à penser. Et pas seulement Michel Foucault et Jacques Derrida. Mais Marx lui-même, dès l’origine. Se référant à leurs analyses, Jean Birnbaum trouve, semble-t-il, une légitimité qui l’autorise à briser le “silence religieux” (au fond obscurantiste) interdisant d’interpréter le djihadisme en termes de religion. Ce faisant, c’est la liberté d’articuler entre eux les composants d’une réalité complexe (mais lisible) qui est alors rendu au lecteur de gauche, et sans nul doute à quelques autres.

            Pas plus que les croisades ou l’Inquisition n’expriment la vérité du christianisme, les actes et la voix des kamikazes n’expriment la vérité spirituelle de l’Islam. Leurs actes et leurs croyances n’engagent pour une part d’abord qu’eux-mêmes. Que l’acte personnel qui leur fait adhérer (comme sous l’effet d’un coup de foudre), à une secte fanatique qui instrumentalise l’Islam, au grand dam du monde musulman qui proteste : “Ces atrocités ne peuvent être commises en notre nom !”.

Casser ainsi l’amalgame confère le pouvoir de penser distinctement le djihadisme, l’islamisme, et l’Islam, et lève une ambiguïté qui tourmente l’opinion. Dissipe le malaise de ne pouvoir identifier clairement qui est l’adversaire. En notre esprit enfin se voit innocenté l’Islam, l’Islam spirituel. Les attentats terroristes ne sont en rien les signes avant-coureurs d’un conflit mondial entre les grandes religions. (Ces religions, bien au contraire, auraient quelques motifs, face au monde contemporain, de se rapprocher et de contracter des alliances. Elles nous réservent, en la matière, je l’imagine, bien des surprises). Ainsi le livre de Jean Birnbaum, au total, a-t-il pour effet de délivrer la pensée. Et il le fait d’une plume alerte et je dois le dire de façon tout à fait convaincante.

            A ceci près que le déni de réalité qu’il dévoile laisse apparaître, sous la forme d’un grand vide : un autre déni. Un autre “silence”, massif, sur lequel il reste muet. Mais qui à l’oreille de bien des lecteurs ne manquera pas de produire un grand bruit. Je le nommerai, pour demeurer dans l’ironie du titre de son ouvrage : “un silence culturel”.

            Le mot culture recouvre des pans de réalité distincts dont certains se pensent en termes de plus ou de moins, et peuvent assurément s’appliquer aux agents du djihad. Je prends ici, bien entendu, le mot culture dans un sens différent qu’ignorent en général nos politiques. Au sens où l’on parle, par exemple, de culture indienne ou chinoise. Soit la modalité singulière selon laquelle un groupe humain se donne des rites, une tradition, des usages, des goûts, des dégoûts, des interdits, une vêture, une langue, une écriture, une mythologie, un calendrier, des règles de succession, des règles pour ordonner les rapports entre hommes et femmes, entre générations, entre parents et enfants, etc.

            Or si les djihadistes dont parle Jean Birnbaum ont un rapport avec le religieux, ils ne semblent pas, en revanche, avoir quelque rapport que ce soit à une culture. (Je ne dis pas “milieu” ou “classe sociale”. Cet aspect étant justement pris en compte par la gauche). Je parle ici de culture au sens que lui confère l’anthropologie, me demandant si, à ce niveau précisément, ne résiderait pas en définitive, le fond de l’affaire. C’est la raison pour laquelle, pour penser le présent et l’avenir prochain du monde, face au djihad, il conviendrait à mon avis de l’envisager  sous l’éclairage de trois catégories, qui sont les suivantes :

  1. L’Islam en tant que religion dans sa vérité spirituelle et théologique.
  2. Le djihadisme (ou islamisme) en tant qu’instrumentalisation dévoyée d’un texte sacré à des fins personnelles ou temporelles.
  3. L’Islam séculier, en tant que société humaine et politique ayant pris corps dans une culture particulière qui se trouve aujourd’hui menacée –terrain cette fois plausible d’un conflit de civilisations.

o

 

 

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Published by Le marquis de St-just
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