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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 07:51

Cinéma

 

“Rester Vertical”

Film d’Alain Guiraudie, 2016

 

            Mes amis, attention. Nous sommes ici en présence d’un grand film. Un film chargé d’harmoniques et de blocs de nouveauté. Un film d’avant ou d’après notre civilisation, et sous la menace de la sauvagerie. Sans doute fera-t-il date dans notre mémoire cinématographique comme le signe d’un changement qualitatif de la pensée dans le cours d’une époque.

            Léo, grand type pas très beau, parcourt la France en automobile en quête d’inspiration en vue du tournage d’un film que son producteur lui a commandé. Il vous faut subir un prélude ennuyeux pour en prendre connaissance et nous trouver soudain, par bonheur, devant la beauté : l’étendue harmonieuse des flancs du Mont Lozère. Debout, nous tournant le dos au creux du pâturage, la silhouette d’une bergère et de son chien. Au loin la blancheur du troupeau. La jeune femme est armée d’un fusil. “C’est pour les loups, explique-t-elle à l’inconnu. Ils ont pénétré la région”. Ces deux se parlent, se plaisent, font l’amour. Dans une chambre, vous les verrez s’aimer comme jamais l’on ne vous l’a montré. Notamment le sexe de Marie, la bergère, mis à nu dans une scène admirable (« l’Origine du Monde » ici sur écran). L’espace et le temps, dans le récit qui se déroule n’ont nulle réalité. Le discours est mythologique. Chaque geste en revanche parle et s’ajoute. Afin d’en dégager la signification générale il importe, patiemment, de vous les montrer. Du moins les principaux.  

            L’homme et la femme ont fait un bébé. On le voit naître en direct du corps de la mère, au prix des manipulations prosaïques que l’on sait, mais que l’on a jamais vues. La mère cependant refuse l’enfant. En raison du fait pensons-nous, que le père (homosexuel) n’entend pas l’épouser. Celui-ci, en revanche, a désormais l’enfant sur les bras, au propre et au figuré. Il l’a également dans son cœur. Il dort à ses côtés et prend de lui le soin le plus délicat. Léo, pourtant, à présent est à Brest, seul, pour affaires.

            La ville est vide, ingrate, filmée sans art. A l’exception du pont. De ce pont en arc, très bas, sous lequel se dessinent les silhouettes des passants. Et sous lequel un clochard hirsute, d’âge moyen, fait une ombre au ras du sol. Le visage muet qu’offre cet homme est d’une intensité inoubliable. Léo s’en approche. Semble y reconnaître un reflet de lui-même ou de son destin. Il lui laisse, dans un acte fraternel, une pièce de monnaie dérisoire. Plus tard, sous ce même pont, les clochards sont une masse, une meute. Notre homme, cette fois, porte son bébé dans les bras. Cependant c’est l’horreur, la curée. Le groupe des clochards, ceux-ci aperçus de dos, l’agresse sauvagement, le dépouille, le laisse nu,  lui et son bébé. Déchéance du héros. Les services sociaux lui prennent son enfant.

            Le film touche à sa fin. Léo, sur le Causse, est désormais un simple berger. La nuit, à même la paille, il dort entre ses brebis sous le vaste hangar. Il est devenu un pauvre. La scène finale se déroule sur la lande. Traits burinés, barbe noire et longues moustaches, l’homme est devenu beau. Un agneau blanc serré sur son cœur, le regard fixe, lentement il avance, avance vers le loup. Celui-ci immobile, est juché sur un rocher. Plusieurs brebis, la veille, ont été égorgées. Pas à pas, notre héros s’approche et tend devant lui une main qui se veut fraternelle. On se prend à rêver. Un pacte entre les deux fauves serait-il possible ? Au berger qui le suit, Léo murmure la consigne : “Ne pas se courber. Rester droit”. La caméra se recule. La meute entière est là, s’approche, ferme le cercle. Le film s’achève sur cette apothéose.

            D’autres péripéties se sont déroulées dont je ne fais pas ici mention, vous laissant le soin de les découvrir. Particulièrement l’agonie et la mort d’un vieil homme, sodomisé par notre héros, dans un élan de compassion.

       Les humains, dans ce film, (affligés de trognes incroyables) sont des êtres sans interdits. Animés cependant d’une éthique instinctive. Sous une forme réelle, ils semblent vivre ce vers quoi s’oriente, non sans drames, un mouvement de fond de la pensée contemporaine. Celle-ci visant à l’abolition des différences entre les genres (masculin et féminin), entre les générations, les rôles éducatifs, les classes sociales. Les différences en outre entre l’homme et l’animal, voire l’ordinaire et le beau, le bien et le mal, et pour certains entre la vie et la mort. Soit l’effacement des lignes symboliques de partage qui, traditionnellement, à la petite semaine, organisaient jusqu’ici nos civilisations. (Et, en réaction, une nervosité générale, une adulation de la technique, un rêve de l’homme techniquement augmenté, une course aux armements, un développement de la police et des pouvoirs autoritaires, enfin, dans les marges, le culte de la rigolade.).

            Alain Guiraudie, manifestement, ne s’est pas appliqué à faire de son film le chef-d’œuvre impeccable qu’il eût pu réaliser (la notion de “chef-d’œuvre” étant elle-même, je l’imagine, par trop discriminatoire). Son film “Rester Vertical”, n’en est pas moins l’œuvre cinématographique la plus actuelle et la plus remarquable qu’il m’ait été donnée de voir –ne riez pas, je suis sérieux– depuis le film de Xavier Beauvois “Des Hommes et des Dieux”.

Septembre 2016

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"Rester vertical"
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Published by Le marquis de St-just
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iris 22/01/2017 17:41

Décalé, âpre, déroutant, impudique, pastoral, animal....agréablement surprise par le jeu des acteurs.
On ne sort pas indifférent de ce film !

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