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3 mai 2014 6 03 /05 /mai /2014 17:53

Littérature

Pierre Combescot

“Les filles du calvaire”

Albin Michel, 1991

 

          A quoi reconnaît-on un grand livre ? L’un de ceux que l’on ne relit peut-être jamais. Mais que nous ne pouvons consentir à laisser derrière nous lorsque les aléas de l’existence nous incitent à prendre le large. La lecture de l’ouvrage a été en effet pour nous un moment inoubliable. Du fait peut-être de la force opératoire de ses idées. Ou de l’histoire surprenante qu’il raconte. Ou encore, plus rare, de la seule richesse de son style. Deux livres, dans ma vie, ont appartenu à cette dernière catégorie : deux livres qui m’ont fasciné par leur seule écriture, mais auxquels, en gros, j’ai compris peu de choses : “L’homme sans qualité” de Robert Musil, et “Les Ecrits” de Jacques Lacan. Or, ici, je vais vous surprendre. J’incline à ranger “Les filles du calvaire”, de Pierre Combescot, dans cette noble catégorie.

            Ce livre de 400 pages un peu fané, abandonné sur une étagère dans l’ombre d’une maison au cœur de la campagne, à première vue ne m’inspirait guère. Mais il venait à point pour satisfaire chez moi une disette littéraire momentanée. Sans conviction, je l’empruntai. Du seul fait de l’éclat de son style, ce fut l’éblouissement. Non que ce roman soit dépourvu de philosophie et de pensée profonde. Cela ne peut se dire lorsque les personnages sont hantés par la “honte de vivre” ou “le péché de vivre”. Et qu’ils évoluent “dans l’attente d’un improbable rachat”. Ni que le récit comme tel ne présente un véritable intérêt. Nous conduisant du quartier de la Goulette à Tunis au quartier des Filles du calvaire, à Paris. Et cela avant et après la Seconde guerre mondiale, et pendant l’occupation, soit sur trois générations de femmes juives “aux cheveux de feu”, au sein d’un milieu populaire extrêmement attachant, composé de lascars qui n’ont pas traduit Cicéron sur les bancs du Collège St Louis de Gonzague, dans le 16ème arrondissement.

            Oubliant la profondeur du propos, oubliant même le déroulement d’un récit un peu touffu, dans lequel j’avais un peu de peine à me repérer, c’est l’intérêt captivant que présente l’écriture, phrase après phrase, qui aux dépens du reste m’a proprement enchanté. Je n’avais pas lu deux pages que je frappai à la porte de Carla afin de lui lire un passage ou seulement quelques phrases. Tel enfant, par exemple, “entrevoyait le monde à travers les hautes herbes de l’école buissonnière”. Tel autre personnage “était le muezzin de sa propre détresse”. Ou celui là “était reconnaissable à son œil bistré d’égyptien et son profil de toucan”. Une lionne, quant à elle, était amoureuse de José, le dompteur. “Elle faisait la coquette. (..) bien qu’elle ait montré, dans sa jeunesse certaines dispositions pour la cruauté”. (N’avait-elle pas croqué l’un de ses petits ?) “Pour grande amoureuse qu’elle fût, elle n’avait pas pour autant la fibre maternelle”. Et ne parlons pas de l’art avec lequel l’auteur, mieux que Céline, mêle le jargon parisien à la prose française la plus raffinée.

Cette littérature, je vous le dis, c’est du nanan. Si vous êtes un gourmet des saveurs de la langue, je vous annonce le bonheur, à la lecture de ce livre, d’un gros péché de gourmandise.

                                    o

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Published by Le marquis de St-just - dans littérature
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