Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
La trottinette
La trottinette est un objet d'avant-guerre. (Non, ma chérie, c'était bien avant mai 68). Un objet des années trente. Du temps où l'on prénommait les enfants Jeannette, Lucienne ou Odette. Les garçons : Roger ou Gaston. L'objet était de bois. Servait à s'amuser. C'était un jouet. Un jouet de luxe. Dans le continuum de l'enfance, il succédait au cerceau, et précédait l'acquisition d'un appareil prestigieux, de haute technologie : la première bicyclette.
Dans le langage des garçons, la trottinette prenait parfois une autre appellation. Son nom ordinaire leur paraissait enfantin. Rappelait le trotte-bébé. Ou le trottinnement du petit âne au parc. Ils appelaient leur jouet, la patinette". Dans leur esprit, ça vous avait une autre allure. La noble allure du pas du patineur. Ou celle du petit marquis qui paradait sur la place en patins à roulettes. Du fait de la guerre leur jouet cassé -la trottinette, ne fut pas remplacé. On l'oublia.
Il réapparut en masse cinquante ans plus tard. Peu avant l'an 2000. En l'espace de deux ou trois noëls, ce fut une invasion. Pas un sapin, dans les chaumières, qui ne vît à son pied cet objet en forme de petite girafe ; la trottinette. les enfants, dans l'ensemble, la touchèrent deux fois. Les ravis, c'était les grands-pères. Ils retrouvaient attendris leur enfance. L'engouement fut bref. Un feu de paille. On les roublia.
On rentrait dans un nouveau millénaire. Celui de la raréfaction des ressources pétrolières. Du dénigrement du charbon. A nouveau dans les villes, elles sont là. En 2008, elles sillonnent les trottoirs. Elles ne sont plus un jouet. Elles sont un véhicule. Un frêle engin d'aluminium perfectionné, muni d'un frein arrière progressif, marchant sur un pied à l'énergie humaine. Une énergie propre. La trottinette est une morale.
Ce sont dorénavant des jeunes femmes qui l'investissent. Des femmes d'un certain type. Non pas le genre roller, nonchalamment athlétique, élégamment patineur -Comme les montrent les ombres que l'on voit glisser le vendredi soir dans les villes, en troupeau silencieux et mixte. Ces jeunes femmes du vendredi semblent pour un moment résolument célibataires.
Au contraire, la femme qui s'avance devant vous sur le trottoir, verticalement perchée sur son petit engin, un petit sac sur le dos, est une maman ; une maman trottinette. Un rien cheftaine, elle trouve son bonheur et sa jeunesse à ouvrir le chemin : "Ecartez-vous, braves gens, nous passons.". Ses trois poussins la suivent, disposés à la queue leu leu, poussant eux-mêmes allègrement leurs patinettes, avec leurs petits pieds agiles.
Ils se rendent de la sorte à l'école, une école présumée privée, comme ils se rendent le dimanche matin à la messe, en file indienne, persuadés que le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas. Ainsi la vie va pour moitié pour eux -c'est ce qu'ils disent au monde, tout comme sur des roulettes.
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