Religion
Coup d’œil sur la chrétienté.
Que devient la chrétienté dans notre pays ? Chaque année, retransmis depuis Notre-Dame de Paris, les sermons de carême vous en donnent un petit écho. Ce dimanche 24 février, dans l’après-midi, et dans cet esprit de curiosité, j’entends la prédication du carême. J’en retiens ici quelques traits significatifs. Ils ne portent pas sur l’énoncé du discours. Celui-ci, on s’en doute, est plutôt pour. Voir doctrine. Mon oreille, en revanche, se montre attentive au style de la communication. A son contenu latent. Mes lecteurs n’en seront pas autrement surpris.
Première observation : la parole est plurielle. Trois orateurs interviennent. L’Archevêque de Paris introduit et conclut. Encadre donc et donne autorité à la parole prêchée. Un laïc, ensuite, assure le premier discours. Un religieux le second. Issus de trois lieux institutionnels différents, les discours se citent mutuellement, se renforcent l’un l’autre, diffusent de la sorte un sentiment de convergence, en somme de vérité. Celle-ci sanctionnée comme telle par les applaudissements de la foule enthousiaste. Dans la prédication de la parole de Jésus, l’église adopte le modèle communicationnel de la société politique. L’effet obtenu est semblable à celui que cherche à obtenir une réunion électorale correctement conduite.
Second trait. Le prêcheur laïc est un cadre dirigeant (présenté comme tel) d’une entreprise française internationale deux fois nommée : Les Ciments Lafarge. Indiscutablement, la réussite économique de cette société confère un caractère de solidité au discours évangélique de l’intervenant. Pour autant, a-t-il l’humilité de nous confier, n’allez pas croire qu’un dirigeant d’entreprise soit un homme infaillible. Un surhomme. “Un alpiniste intrépide dans ses loisirs, et un homme qui rentre chez lui pour jouer du Mozart au piano”. Le dirigeant est avant tout un serviteur. Pour se comparer à un prototype humain aussi prestigieux, se dit-on, ce type tout de même doit être vraiment “quelqu’un”. Quelqu’un qui ne peut qu’avoir raison. Lafarge ici accrédite la foi.
Troisième trait. Le second prédicateur est un théologien luxembourgeois qui nous entretient très savamment d’économie. Le grand genre. En cette discipline, on pourrait même le juger trop critique. “Que deviennent les pauvres, les faibles” (les faibles ?) “dans le fonctionnement du système financier global ? ” Le bon père se trouve bien placé pour connaître ce dont il parle : “Un chef d’entreprise, nous confie-t-il, me disait…” Je n’ai pas retenu ce que lui disait le chef d’entreprise. J’ai retenu seulement qu’il était chef d’entreprise. Et bien sûr, non ouvrier, chômeur, érémiste ou responsable syndical. Ceux-ci ont-ils leur place à Notre-Dame ?
Je conclus. L’ensemble, ai-je trouvé, était un chant à plusieurs voix, très réussi. Chanté pour et au sein d’une classe dirigeante.
J’ai écouté ensuite le “Carême protestant”. Une exégèse intéressante sur une scène de l’Evangile. Celle où Jésus se trouve devant trois personnes : Pilate, sa femme, et Barabbas. Et voici que j’apprends quelque chose. J’apprends que Barabbas, ce prisonnier politique (ou ce pur vaurien, on ne sait) porte un nom double. Il se nomme, tenez-vous bien, Jésus. Jésus Barabbas. (Le premier nom supprimé dans sa version canonique). De surcroît, le nom Bar-Abbas signifie “Fils du père”. De sorte que Pilate se trouve devoir choisir entre deux Jésus : “Jésus Fils du père” ou “Jésus le Messie”, qui se dit par ailleurs Fils du Père. Le fonctionnaire romain, on le comprend, y perd son latin.
Le prédicateur, malheureusement, ne s’interroge pas plus avant sur la signification que peut recéler cette mise en miroir troublante de deux Jésus. Il compare en revanche cette scène (du non-jugement de Pilate) à une autre. A celle qui compose le scénario d’un film célèbre de Sergio Léone, intitulé : “Le bon, la brute et le truand”. Ici le western vient au secours de l’Evangile.
C’est un grand réconfort pour l’esprit, reconnaissons-le, de voir à quel point la chrétienté s’adapte à notre présente modernité.
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