Société
L’isoloir et le voile
Yakoub n’en revient pas. Il en a les larmes aux yeux. Et il songe aux paroles de son père resté au pays, qui rêvait de démocratie. Il se dit, c’est simple, c’est modeste, c’est silencieux. Et cependant, c’est beau, c’est grand. Combien de siècles et de millénaires a-t-il fallu ? Combien de soulèvements et de révolutions pour en arriver là ? Là, c’est une rangée de réduits précaires, seulement fermés par un voile. Rideau serait exagéré, trop riche et trop prétentieux. Il s’agit bien d’une sorte de voile, vaguement gris, vaguement noir, bon marché et léger. Et le lieu, un endroit où les gens un à un pénètrent, disparaissent un instant, puis réapparaissent avec le petit air satisfait de ceux qui expriment leur intime conviction. Jeunes et vieux, ces hommes et ces femmes sont libres, se dit Yakoub. Ils sont égaux, ils sont frères. Et seul un voile leur signifie ces trois privilèges, et leur en garantit l’exercice. Le voile de l’isoloir est le symbole de la démocratie, philosophe Yakoub. Il est assez content de sa formule. Un mot seulement le chiffonne : isoloir. Un mot noir. Qui consonne fâcheusement avec couloir, laminoir, éteignoir. Et même urinoir. Il y a, c’est certain, un aspect petit coin dans cette cabine où chaque citoyen un moment s’isole. Mais devant ce fantasme, (Allah est grand !) il convient de se voiler la face. C’est la signification du mot qui l’indispose. L’idée d’isolement. Sa jeunesse est frileuse. Eprouve le besoin de sentir la présence du groupe, de la communauté. Rien ne lui insupporte davantage que la pensée d’être seul. Que signifie au juste cette assignation à n’être que soi, nommément, dissocié du groupe ? “L’homme”, au pays, c’est l’ensemble du groupe. La grande famille, le clan, jadis et encore la tribu, régis par le chef, le patriarche. Dans le passage à l’isoloir, c’est une autre civilisation qui s’impose, s’institue. Une culture où s’atomise le concept d’homme, ainsi réduit à l’état d’individu : un être indivisible, séparé, solitaire. A vous donner parfois l’envie de mettre les voiles ! se dit Yakoub (Eh oui, mon frère, tope-là !). Et pourquoi se cacher pour émettre une opinion ? Pourquoi craindre de s’exposer publiquement ? Pour permettre à l’épouse de voter différemment de son mari ? Le fils, de son père ? Le compagnon du compagnon ? Et ainsi émietter le peuple ? Sartre naguère, Badiou et Besancenot aujourd’hui n’affirment-ils pas que ce petit meuble, l’isoloir, trahit la démocratie ? Affaiblit la lutte des classes ? Ici Yakoub, allez savoir pourquoi, pense à sa cousine. Fatima porte le voile. Non pas, avoue-t-elle pour se soumettre à la tradition. Mais sur l’ordre du père, surveillée par le frère, lesquels la marieront au fiancé de leur choix. Yakoub pense aussi à sa grand-mère qui vécut cloîtrée au pays. Pense à Myriam, à Farida… Pense au père à nouveau. A l’idéal pour lequel il dut endurer la prison. Pense même au soulèvement des moines en Birmanie, soutenus par le peuple. C’est à ce moment là qu’une femme en tchador pénètre dans le bureau de vote. Elle est seule. Elle s’avance vers la table où sont déposés de petits bulletins… “Des butins” ! Sourit Yakoub. Notre jeune citoyen ce jour-là commit son premier vote.
On dit qu’il s’avança vers l’isoloir en murmurant, triomphant : “Hardi mon frère, et toutes voiles dehors !”
Rideau.
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