Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Nicolas Daum
Mai 68
Raconté par des Anonymes
Editions Amsterdam, ”2008
On est après Mai 68. Dans un quartier de Paris : le 3ème arrondissement. Là un groupe. Un groupe au nom prosaïque : le “Comité d’Action”, né du grand soulèvement de la jeunesse qui vient de remuer la France. Son effectif au début est variable. De cent à quatre-vingt personnes. Il s’enfle et se rétracte comme un poumon qui respire. Il se stabilise peu à peu et rassemble désormais, à raison d’une réunion par semaine, une trentaine de personnes. Un groupe apparemment aléatoire, complètement improbable qui, dans le prolongement de Mai, devient peu à peu “un groupe de parole”. Mai 68 accouche d’un groupe de parole.
Un groupe sans structure. “Pas même un lieu durable, seul le jour est fixe”. Pas de leader, de grand ou petit chef. Pas de liste, de secrétaire, de bureau, de cotisation. Pas d’ordre du jour, ni de directive venue d’ailleurs. “Pas d’autre objectif, en somme, que de parler”. Se parler. Se parler de quoi ? De tout. De soi, de la vie, de se qui se passe en France, à Paris, dans le monde. Et, devenue libre, la parole irrésistiblement se répand. Le dimanche matin, le groupe fait ensemble quelque chose. Il se rend sur la place du marché. Et là, il parle aux gens. Parle, plutôt avec les gens. On a apporté des affiches –blanches. On les colle au mur. Tribune ouverte à tous. A l’aide d’un marqueur, quiconque le désire peut y inscrire sa pensée, son opinion, un dessin, la nouvelle du jour. Symbole du droit à la parole de chaque citoyen.
L’auteur du présent livre, Nicolas Daum, est un membre assidu de ce groupe atypique, acéphale, un peu miraculeux, qui cependant va durer quatre ans. Nicolas est alors âgé de vingt ans. Ce qu’il vit et inoubliable. Implique plus tard un devoir de mémoire. Vingt ans après il va “à la recherche, dira Robert, d’un temps pas perdu”. Un à un, il retrouve une vingtaine de ses anciens compagnons. Les interroge. Qu’a été pour eux ce moment de leur vie ? Leur témoignage, lucide, sans complaisance, étonnamment personnel, constitue la matière de son livre.
Le “Comité d’Action” du 3ème arrondissement de Paris est devenu un lieu “chaleureux ; convivial”. Mieux qu’une famille. Une famille d’élection, sans père ni mère. Où tous, hommes, femmes, jeunes, vieux, ouvriers, intellectuels, français de longue date ou émigrés, de culture juive, catholique ou athée, tous variablement politisés, sont considérés l’égal des autres. Certains certes sont solidement intégrés dans la vie professionnelle et sociale. Ont quarante ans. Sont ingénieurs, enseignants, ou même directeur de recherche. Ont déjà parcouru un long chemin dans le savoir et la pensée. Pourtant la majorité de ceux qui composent le groupe est constitué de jeunes gens tout frais sortis du lycée, du collège technique, d’un apprentissage. Ils sont coiffeur, aide-comptable, machiniste, ou routard en quête d’un havre. Pour parer à cette asymétrie, une règle formelle, peut-être la seule, préside aux échanges. Sur un sujet pointu, l’expert ou le spécialiste doit commencer par se taire. Ecouter tout le temps qu’il faut.
“Ce groupe, dira Pauline, était une espèce d’université. On s’est formé les uns les autres”. “C’était, module Marie, une crise d’adolescence vécue collectivement”. (Je dirais une crise de l’avènement des sujets). “Ça été pour moi, se souvient Marie, une nouvelle jeunesse”. “On voulait, ironise Suzanne, réinventer le monde”. Ils ne l’ont pas réinventé. “Car le vieux monde, comprendra Alexandre, est en nous”.
Tous, en tous cas, soulignent en des mots différents le changement intervenu dans leur personnalité. “Parler a changé mon comportement”. “Je suis bien dans mon corps, je n’ai plus honte”. “C’était un combat pour se changer”. “Ce que j’ai vécu m’a transformé”. “M’a fait devenir ce que je suis”. “Avant, confie Zelda, j’étais [génétiquement] un garçon”. Elle est devenue une femme. “Je fais de la couture et je crée mes modèles”.
Tous les acteurs de ce groupe, que le cloisonnement social n’incitait guère à se rencontrer, avaient entre eux faut-il dire un point commun. Partageaient une brûlante expérience commune. Initiale. Ils avaient été touchés par la grâce. Avaient été frappés par l’esprit de Mai, sur le chemin de la Sorbonne. Non un esprit qui intervient du haut du ciel. Mais qui surgit à un moment précis du corps social, le galvanise, et tente un grand changement politique, religieux, ou culturel.
Avec le sourire, le lecteur qui connaît le Nouveau Testament ne peut s’empêcher de faire un rapprochement. Se souvient d’un récit qui fut écrit il y a deux mille ans. Et qui conte ce qui advint à la communauté chrétienne primitive, illuminée par l’Esprit, le matin de la Pentecôte… “Et tous les croyants ensemble, peut-on lire dans les Actes, mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun” (Actes II 44-45). Dans le même esprit les membres du Comité d’Action du 3ème arrondissement de Paris quittent presque tous la capitale. Ils se rendent au désert, dans les Cévennes ou ailleurs afin de partager une vie simple, fraternelle et communautaire.
Le livre de Nicolas Daum est une version profane des Actes des apôtres. L’esprit de Mai, tout comme celui de l’Evangile, anime un rêve impossible. “Les hommes ont ce rêve, cet idéal enfoui”, affirme l’un d’eux. Un idéal impossible, mais qui (par chance ?) hante à jamais le cœur des humains. Le nouveau monde est en nous.
Six mots pour penser 68
1. Un Contexte international et national
2. Une rébellion de la jeunesse
3. Un surgissement de la parole
4. une fête
5. Le rêve d’un paradis originel
6. Les acquis.
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