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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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Le pot de moutarde

                                                                                                                                 Société

 

Le pot de moutarde

             Après le béret basque, la baguette parisienne, Chanel N°5 et la Tour Eiffel, l’objet le plus typiquement français est à mes yeux le pot de moutarde. Depuis environ dix ans nos concitoyens aiment leur pot de moutarde. Tel n’était pas le sentiment qu’ils éprouvaient naguère devant un pot malingre, bêtement conique, qui demeurait sans âme. Une fois vidé de sa substance, ils le jetaient machinalement au vide-ordures comme un malpropre, pas même digne d’être voué à la confiture. Ce n’était pas entièrement volé.

            Le port de moutarde Amora, de nos jours, est un petit commensal attirant qu’on a bonheur à regarder. Sa peau luisante, son teint jaune moutarde, son abdomen un peu bombé incitent à le saisir, à le toucher, en somme à mettre la main au pot. Campé sur son socle circulaire, qui semble la base d’une colonne ionique, l’objet de notre désir jamais ne se dérobe. C’est avec volupté qu’il épouse la paume, laissant l’autre main le décalotter gentiment. Ce qui apparaît alors est une lave lisse, onctueuse, qui suscite la salive, et dont l’arôme discret enchante notre narine nationale. En un pareil moment personne, assurément, ne donnerait sa langue au chat.

            Le pot de moutarde Amora, le bien nommé, est amour. Il possède seul un corps de séduction. Même les pots en tous genres de moutarde à l’ancienne (moutarde dont la graine est moulue à la meule de granit –celle-ci tournée par un vieil âne, copte et aveugle) même ces pots chics bourrés d’aromates ne soutiennent la comparaison. Ils se voient eux aussi projetés aux enfers ou condamnés, à vie, à garder de vieux clous.

            Regardez à côté le pot Amora. C’est un flacon ouvert, fonctionnel, démocratique, pratiquement incassable, dont la cheville de surcroît est ornée d’un anneau fluorescent. Ce pot est un objet parfait. Un chef d’œuvre du design. Raison pour laquelle il s’est imposé à nous comme un verre pour la table et, le temps passant, comme un objet de collection.

            Nous nous en servons en semaine pour boire une eau plate. Le dimanche, il est le verre des enfants. On le lave, on le rince, on l’essuie, on le range. En fait, on le chouchoute. Il colonise à présent chez Carla une étagère entière. Chez Ploum, leurs régiments disposés en ordre de bataille occupent une vitrine. « Mieux que les rangs de boîtes de soupe Campbell d’Andy Warhol ! », s’extasie l’heureux propriétaire.

            Cependant le flacon Amora n’existerait pas sans la moutarde. Et la moutarde, c’est Dijon. Cette ville de Bourgogne enracinée dans la profondeur du terroir s’il en est. Quel goût présenteraient nos salades aux lardons, nos andouillettes au gratin Parmentier, nos pavés de bœuf charolais, sans la magie de la moutarde ? Que deviendraient les Pic, les Bocuse et les Mère Brazier, en somme la gastronomie française traditionnelle, sans ce fabuleux condiment ?

            Or c’est ici, mes amis, qu’il nous faut déchanter. Le moutardier Amora, N°1 de la moutarde ne va pas bien. Prévoit la fermeture de son usine de Dijon. Car la moutarde, l’auriez-vous cru, n’a rien de bourguignon. Elle nous provient en masse du Canada. L’agriculteur, là-bas, préfère désormais cultiver le colza. On en fait de l’agrocarburant. La moutarde du coup se fait rare. Son prix monte. Devient exorbitant. Ceci en lien avec la guéguerre commerciale qui sévit entre l’Amérique et l’Europe.

            Conservez bien, mes amis, vos pots de moutarde. Ils vont eux aussi se faire rares. En flèche, sur le marché de l’art contemporain, leur prix va monter. En toute chose malheur est bon. Vous détiendrez l’objet du siècle.

            Ainsi comprenez-vous pourquoi j’ai commis cette publicité éhontée pour le Pohamora. Et aussi la raison pour laquelle, devant cette infortune, la moutarde me monte au nez.
                                          o


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