Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
Le Tam Tam
Détrompez-vous, amis. L’objet du dire d’aujourd’hui n’est nullement le tambour. Le tambour du Burundi qu’on bat sous l’apatam ou dans le fond des forêts du Congo. Peut-être même sous le ciel des Dom-Tom à l’ombre des tamaris. N’est pas davantage le baril de métal qu’on martèle avec art dans les ruelles de Trinidad. Ni enfin l’énorme cylindre que percute, nu, le batteur japonais du kodo. Non. L’objet de mon dire d’aujourd’hui est un innocent tabouret. Le tabouret qui a pour nom le Tam Tam ; il apparaît partout, chacun dans notre pays le connaît.
On peut certes, comme le fait l’enfant facétieux, tenter d’en tirer quelque son. Je m’y suis moi-même essayé. La surface ronde, joliment bombée qu’il offre au regard, évoque la douceur de la chair, le luisant de la peau. Irrésistiblement, il attire le tapotement d’une main ou suscite le choc franc d’une claque. Le bruit mat obtenu est décevant, on peut le regretter. On ne saurait en faire grief à l’objet. Le tabouret Tam Tam n’est pas fait pour l’oreille. Il est fait pour le train. Il est fait, osons dire le mot, pour le popotin. Il ne mérite pas pour autant qu’on le batte. Qu’on lui donne la fessée.
Le Tam Tam, docile, léger, silencieux, est le plus accommodant des objets. On l’ignore, on le trimbale, on le repousse du pied sous la table, il consent. Nul mauvais coup, nulle résistance agressive de sa part. Il se laisse même démonter sans la moindre colère. En moins de deux vous en faites trois morceaux : la couronne, le thorax, le bassin. Pas d’organes, point d’humeurs, point de viscères. Un objet propre. Ses parties de surcroît sont creuses. On y loge son trésor. Jerphanion, mon notaire, y cache depuis la Crise ses pièces d’or. Napoléons et souverains britanniques y cohabitent à l’ombre et en paix. L’entente est cordiale. J’y ai personnellement dissimulé –le dites pas, une carte postale d’Oussama Ben Laden. (Une fatwa, mon unique richesse).
Ce petit siège en somme est un objet à tout faire. Capable avant tout de nous supporter. Ce qui n’est pas, reconnaissons-le, donné à tout le monde. Né en 1968, des mains d’un fabricant d’objets en matière plastique (Henri Massonet), ce petit tabouret est un chef-d’œuvre d’intelligence. Âgé aujourd’hui de 40 ans, en vérité il n’a point d’âge. Son image familière de bobine de couturière, alliée à la grâce de sa hanche incurvée lui confère le privilège d’une éternelle jeunesse. S’était-il retiré discrètement depuis quelque temps ? Il réapparaît aujourd’hui, pimpant, dans la pureté de sa ligne, et arbore des couleurs nouvelles : rouge, noire, dorée. Il jubile, il tient la forme, il rayonne.
Nos plus grands designers, eux, se désolent. Ils sont nés trop tard. Ce tabouret génial, ils ne l’ont point inventé. Ils l’examinent sous tous les angles. Le confrontent à tous les critères. Lui cherchent en le retournant la petite bête. Rien n’y fait. De tous les examens le tabouret triomphe. Solide, léger, pratique, bon marché, élégant, le Tam Tam est l’objet parfait.
Quant à moi, s’il m’était donné de désigner l’objet du siècle, j’oublierais Airbus, le T.G.V., le téléphone mobile –surtout le téléphone mobile. Et sans tambour ni trompette j’élirais le Tam Tam, celui à qui ne manque (et c’est heureux) que la parole.
On se pose ?