Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
Carte postale de Mai
Lyon–Paris, deux heures en TGV au ras du sol. Splendeur des paysages. Vastes champs de colza, vert sombre des champs de blé. Etonnement renouvelé : les voyageurs ne regardent pas les paysages. Ne guettent pas Cluny au passage (à trente minutes exactement de Lyon). Ignorent la Bresse, les hauteurs du Morvan, les pays qu’ils traversent. Ils mangent. Manipulent de petits objets. Somnolent.
De Paris, Carla et moi n’avons rien vu. Le métro seulement, et le RER. La foule. Les machines à billets. Les chicanes métalliques. La stridence des bruits. La brutalité des secousses. Une population débraillée, sans-gêne, avachie. Dantesque. Les boyaux de l’enfer.
Mais nous avons vu Vincennes. Et nous avons vu, dans le 93, Saint-Denis. De hauts lieux symboliques : les rois, l’Eglise, le peuple, l’université : l’HISTOIRE.
– VINCENNES, dans notre esprit, est d’abord une université disparue. Il n’en reste rien. Quelques vestiges dans le Bois. Née en mai 68, la pédagogie y était nouvelle. La parole du savoir s’articulait à celle –malaisée à comprendre– du non savoir. Les sommités intellectuelles du temps rencontraient le peuple. Barthes, Foucault, Deleuze, Lacan, Derrida et les autres. –à qui l’on disait tu. Pèlerinage mental. L’université a été transportée au nord de Paris, à St-Denis. Elle se nomme aujourd’hui Paris 8. Nous irons voir.
Vincennes, pour les petits enfants, c’est le zoo. Nous l’avons oublié. Vincennes est pour nous le château du même nom. Une résidence royale fortifiée, entourée de douves, surmontée d’un donjon surprenant, le plus haut d’Europe. Une prouesse architecturale. Le site, immense, est magnifiquement restauré. Vaut à lui seul le voyage.
Philippe-Auguste, au début du XIIIème siècle, y bâtit un premier château. St-Louis, vers 1250, aime venir y rendre la justice. Jean le Bon, bousculé par la révolte d’Etienne Marcel, entreprend l’édification du donjon. Trois ans avant le mort de Jeanne d’Arc à Rouen, le roi d’Angleterre, Henri V, y trépasse. Charles V, dit le Sage, y fait construire une chapelle. On admire aujourd’hui sa suprême élégance. Louis XI quant à lui, fait de la forteresse une prison. Au XVIIIème siècle y sont incarcérés Diderot, Rousseau, Mirabeau, Sade et bien d’autres. En 1804, Bonaparte y fait assassiner, dans les douves, le jeune prince d’Enghien.
Devant nos yeux, surgi du Moyen Age : un monument de notre histoire. Dans la pierre la figure du pouvoir et de sa force de coercition. A montrer aux enfants, avant la Tour Eiffel, après le zoo.
– SAINT-DENIS, c’est l’Eglise. Le tombeau des rois. Et aujourd’hui : la nouvelle France. Denis, premier évêque de Paris, fut décapité vers 250. C’était sous le règne de l’Empereur Dèce, persécuteur des chrétiens aux premiers commencements de l’effondrement de l’Empire romain (80 ans après le martyr de Saint-Pothin, premier évêque de Lyon). La basilique, d’un élancement remarquable, a été le prototype des églises gothiques. 70 tombeaux de marbre y sont exposés. Entre autres, ceux de Clovis, Dagobert, Du Guesclin, François 1er, enfin Louis XVI (qui fut lui-même décapité) et Marie-Antoinette. Contigu à la basilique, inattendu : le Centre d’Education des Demoiselles de la Légion d’Honneur. Institué par Bonaparte en 1808. Le quartier : Vieille France.
Séparé par des plots en béton, le centre ville est constitué de larges rues piétonnières, jalonnées de boutiques, qui se croisent à angle droit. Ce samedi matin y déambule une foule de gens dignes, parmi lesquels, ici et là, se distinguent des personnes au teint clair. Il se met à faire chaud vers midi. “On se croirait aux colonies” dis-je à Carla. A quoi, répond-elle “Nous sommes ici en Nouvelle France”
L’Université Paris 8, nouvellement construite, est ouverte. Nous entrons. Un immense hall. Personne. Ou presque. Sur les murs, des slogans. Pas de casse. Des chaises empilées en vrac, les unes sur les autres (installations protestataires contemporaines). Nous nous aventurons dans l’espace déserté. Escaliers mécaniques. Couloirs vastes et propres. Une bibliothèque somptueuse. Cafétéria fermée. Coup d’œil à travers la vitre d’une porte close : dans le silence, une enseignante enseigne. Une trentaine d’étudiants attentifs…
C’était durant le long week-end du 8 mai, en l’an 2009. Quarante ans après mai 68.
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