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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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"Aurélien"

Littérature

Louis Aragon

“Aurélien”

Gallimard, 1944

 

            On juge souvent un livre, quelquefois à tort, sur le ton et la facture de son commencement. Sur son “incipit”, dira Aragon. “Longtemps je me suis couché de bonne heure”. Chacun a dans l’oreille ces premiers mots de La Recherche du Temps Perdu. L’autre jour, à la radio, j’entends lire la page initiale d’“Aurélien”, ce roman d’Aragon : “La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide (…) Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé. Mais Bérénice (…). Il avait lu un vers de Racine que ce nom lui remettait dans la tête. Un vers qu’il ne trouvait même pas beau, mais qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées :

“Je demeurai longtemps, errant dans Césarée”.

Coup de foudre. Dans la journée je me procure Aurélien. Un livre épais, 700 pages, dont le contenu n’est que le développement de son incipit. En ce sens, déjà, une réussite. La parfaite illustration de la démarche littéraire qui anime l’auteur. Lequel, lorsqu’il écrit les premiers mots, ignore ce que sera son livre. Il connaît le germe, il ne connaît le fruit.

            Dans un premier temps la lecture d’Aurélien ne va pas de soi. Se trouve entravée par des interrogations. J’en suis encore à me demander, page 300, ce qui motive Aragon à écrire un tel livre. En 1943, sous l’occupation allemande. Un roman psychologique parisien et mondain dont le thème est proche de ce qui se trame dans l’ouvrage de Madame de Lafayette, la Princesse de Clèves. De la part d’un écrivain qui appartient au groupe surréaliste, d’un intellectuel membre du parti communiste, enfin d’un résistant pourchassé par la Gestapo, la chose est surprenante. D’autant que l’ouvrage est écrit dans un style assez familier, dont certains passages font songer à la prose d’un roman populaire : “Il vous enguirlandait le sénateur, faut voir.” lit-on, par exemple. Ou : “Il l’envoyait bouler à force qu’Aurélien lui écorchait les oreilles”. Réalisme socialiste ? On ne reconnaît guère l’élégance de style du poète que l’on aime.

            Une confidence de l’auteur nous fait comprendre heureusement la nécessité de l’œuvre. Les guerres ou les révolutions n’empêchent pas les chagrins d’amour, ce serait trop beau. Dans l’année 43, le couple Aragon-Triolet traverse une phase difficile. Le roman d’Aurélien est une réflexion sur l’amour. Le chapitre 37 est une véritable analyse. “Aurélien aime Bérénice, mais il n’a pas fait de cette femme sa chose”. “Bérénice aime Aurélien, mais ne veut pas être à lui.”. “Il est pour elle ce qu’il faut quitter pour être heureux.”. Du moins se croire aimé d’un amour absolu. Il y a de l’incompatible dans la démarche des amants. Raison pour laquelle “Il n’y pas d’amour heureux.”. Mis en rapport avec la débâcle du sentiment amoureux, qui termine le récit, le malheur de notre nation humiliée en 1940, après s’être crue victorieuse en 1918, contribue à faire d’Aurélien un livre touchant, profond, qu’on se félicite d’avoir lu.

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