Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Cinéma
"Bovines"
Film
Avachis dans la mollesse de nos fauteuils Confort, nous sommes venus voir “Bovines”, le beau film sans paroles d’Emmanuel Gras. C’est d’abord, dans le noir, un long mugissement, tout proche, qui remplit incongrûment la salle. On se croit à l’étable (la paille sous le pied se fait sensible). Puis, dans la diagonale de l’écran, la course d’une vache solidement charpentée laquelle, cou tendu, grimpe le pré. Elle va droit devant et brame. Nous laissant ignorer l’objet qui provoque son cri, ou sa plainte. En revanche elle semble parfaitement savoir, elle, ce vers quoi dramatiquement elle appelle. Ce ne semble pas être le mâle. Le taureau, en effet, ne paraîtra pas. Et vraisemblablement, à l’époque où nous sommes, ne l’a-t-elle jamais rencontré. En grand nombre, ses congénères la regardent et s’avancent, placides, dans la même direction. Blanches, massives, ces bêtes se ressemblent et ne diffèrent l’une de l’autre que par la courbure de la corne. Elles nous regardent, à présent, et se laissent approcher sans la moindre frayeur. Nous, humains, nous voici vaches parmi les vaches, vivant au milieu d’elles, membres du grand troupeau. Pénétrant leur intimité jusqu’à leur toucher la lippe, le museau, leurs énormes naseaux apparus en gros plan. Désormais, rien de ce qui est bovin ne nous est étranger. Jusqu’au pet. Jusqu’à la bouse que l’on voit s’aplatir dans le pré, la queue maintenue en surplomb selon la ligne d’un arc brisé. Brouter l’herbe courte, l’arracher à la glèbe, avant de l’engranger par le moyen d’un habile coup de langue s’avère, plus qu’un bonheur, un véritable labeur. Un troupeau de vaches qui fabrique de la viande tout le long du jour, voyez-vous, ça travaille. Heureusement, il y a les pauses. Nous voici couchés à présent pour la sieste, au milieu de la troupe, ruminant nos pensées. Le corps de la belle bovine, notre voisine, semble soudain pris de soubresauts. Tranquillement, elle se lève et accouche. Son petit tombe à terre, elle le lèche. Trois minutes plus tard il la suit, clopinant, cherchant la mamelle. Toutes les bêtes dans le champ ont à présent leur petit veau. C’est alors que s’entendent les cris. Qu’apparaissent des humains. Ils courent, se dispersent, font de grands gestes. Des camions sont embusqués au bout du parcours. A grand fracas on y embarque les jeunes veaux. Les veaux seulement. Le troupeau des adultes, tout entier, se met à beugler. Immense tintamarre. La dernière à gémir, comprenons-nous maintenant, était la première : la bovine qui remontait le pré, au début du film, dans la diagonale de l’écran. Appelant son petit.
Antoinette
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