Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
Christelle
(ou le mystère du désir féminin )
Les filles qui portent un petit cristal incrusté dans la narine ne sont pas mon genre. Néanmoins, j’éprouve un sentiment admiratif à l’égard de Christelle. Cette jeune femme au joli nom chrétien ne porte pas seulement le piercing. A l’âge de 18 ans, elle s’est également convertie à l’islam. Pas à l’islam farouche, littéraliste, politique et jaloux. Mais à l’islam tendre, spirituel, compatissant pour les pauvres. A l’islam aussi, dit-elle, qui protège la pudeur des femmes.
La jeune femme, qui était coiffeuse, a aujourd’hui 36 ans. Elle a épousé un homme pieux, abandonné son métier, et élève à la maison cinq enfants. Elle quitte son domicile rarement ; son mari fait les courses. Rien que de très banal et familier jusqu’ici. La vie de millions de femmes sur la Terre. Que Christelle se déclare satisfaite de son choix de vie, car ç’en est un, ne devrait pas non plus nous surprendre. Nous qui vivons dans un pays qui s’accommode du célibat chrétien et de la vie recluse de milliers de carmélites et autres moniales.
Ce qui en revanche excite la curiosité (et aussi, je dois le dire, la libido) est que cette jeune femme, lorsqu’elle est dans l’obligation de sortir de chez elle, revêt le niqab. Non l’horrible burqa, à l’allure de prison. Mais le voile intégral, qui cache le corps de la tête aux pieds, mains comprises. Et je la vois là, seule, sur la photo grise du journal, ombre noire, mystérieuse, élégamment cintrée à la taille. Dans ce moment, je le confesse, Christelle m’épate.
La première idée qui me vient à l’esprit est celle, contemporaine, de performance. Car le geste de Christelle, reconnaissons-le, il faut oser le faire. La chose qui m’impressionne chez les performeurs. –la seule à vrai dire qui chez eux m’inspire du respect (qu’ils se pendent par le pied au plafond, ou se montrent nus), c’est l’audace, le courage et la volonté dont ils font preuve. Il y a ce courage et cette volonté chez Christelle.
De combien d’oppositions a-t-elle dû triompher, il y a onze ans, et jusqu’aujourd’hui, pour faire admettre qu’elle doit revêtir le niqab ! A commencer par le désaveu initial de son entourage. Ses parents incroyants, son frère que son “déguisement” fait rougir, les réticences mêmes de son mari musulman. Et à présent la réprobation populaire. Y aurait-il dans cette opiniâtreté un plaisir secret ? Une jouissance à s’exhiber sans être vue ? (ce qui serait assurément du grand art .). Or, ce plaisir un peu pervers (celui que nous éprouvons au cinéma) ne paraît pas ici déterminant.
Ce qui semble assuré, en revanche, c’est que nulle motivation idéologique ou politique ne préside au voilement de Christelle. Ce qui intervient chez elle est d’un autre ordre : la fidélité à un élan mystique qui l’a saisit dans son adolescence. Une recherche d’abord du côté du catholicisme et du judaïsme. Puis, par l’entremise de sa meilleure amie, à l’âge de quinze ans, la découverte de l’Islam en pratiquant tout bonnement le ramadan (en quoi elle suivit à son insu le conseil de Pascal : si vous désirez croire, mettez-vous à genoux.). “J’ai aimé ça, confie-t-elle : La faiblesse du corps, l’attention donnée aux pauvres, la méditation que permet le jeûne.” La jeune fille, corps et âme, s’est trouvée ravie. –Une séquence de vie caractéristique de l’adolescence, penserez-vous, avec tendance à l’anorexie. Alors même ? Et qu’en savons-nous ? Ce qui est sûr, c’est que la jeune fille joue alors, étant donné ce qui la compose, l’avenir de sa féminité.
Aujourd’hui, sans refuser de se dévoiler quand nécessité oblige, Christelle entend se défendre du regard des hommes. (Ou de son propre regard ? Si l’on en croit le lapsus, lorsqu’elle estime que “les yeux sont le premier élément pour draguer”). Consciemment, en tous cas, elle ne supporte plus le regard qu’ils portent sur elle. Pour elle, semble-t-il, c’est là le fond de l’affaire. L’égalité des hommes et des femmes, pense-t-elle, est un leurre. “Je ne veux pas que l’on sache si je suis jeune ou vieille, belle ou moche.”. “Dessous, je suis habillée à l’occidentale. Je ne me sens pas différente. Avec [le niqab], je me sens épanouie.”. “La vie des femmes du prophète est un modèle à suivre. ”
Etre humaine, sans être avant tout et partout un objet sexuel : Tel serait le désir profond qui anime la jeune femme. Féministe en son genre, Christelle ? Féministe schismatique ? Je brûle à son propos de connaître le sentiment des femmes. D’en apprendre ainsi un peu plus long sur le désir féminin. Nos grands couturiers, me dis-je, sont conventionnels. N’ont rien compris au bonheur des dames. Il y a longtemps, si j’étais l’un d’eux, que mes modèles auraient pris le voile. Quitte, bien sûr, à montrer la jambe.
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