Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Marie Darrieussecq
“Clèves”
P.O.L., 2011
L’écrivain est celui qui ose. Ose écrire en clair ce que les gens vivent tout bas. Alors même que leur fait défaut, souvent, la capacité de formuler les questions qui les hantent. Le beau nom de Clèves, dans ce roman, a perdu sa princesse. Mais Marie Darrieussecq ose. Ose décrire en créant le personnage de Solange (un prénom qui laisse entendre que l’ange est seul) la vie intérieure d’une fillette qui devient adolescente. En exergue de son livre, Darrieussecq place l’interrogation de Rilke : “Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes les jeunes filles… ? A cette question, le livre semble répondre. Les hommes et les garçons ne savent rien de ce que vivent les filles. Fussent-ils leur frère ou leur papa.
Clèves est un petit patelin du sud-ouest de la France non éloigné de la mer et de l’élévation où se dresse un château. Le château d’où est sans doute originaire la princesse du même nom, dont Solange est l’antithèse roturière (en ce sens, qu’à terme, l’une baise l’autre pas). Les parents de notre héroïne, accaparés par leurs affaires, ne s’occupent guère de leur fillette. Son éducation, plus justement sa surveillance, ils l’ont confiée à un brave garçon qui habite la maison d‘à côté, un célibataire sans emploi. L’enfant n’en est pas moins largement livrée à elle-même. C'est-à-dire aux gestes, aux images, aux vocables, aux silences que diffusent l’entourage, les médias, les définitions du dictionnaire Larousse, la société. Comment s’y retrouver dans l’imbroglio des codes, des pulsions et des peurs ? Comment interpréter les signes venant de la physiologie ? Quelle ligne de conduite adopter ? “Ni pute, ni pucelle”, serait-ce là un bon idéal ?
L’auteur, tel le Bon Dieu qui voit tout, décrit son héroïne de l’intérieur en adoptant son langage, autrement dit le dialecte populaire de la jeunesse du temps. Pas tout à fait le temps d’aujourd’hui. Le temps juste avant. Avant internet. Avant le portable, le sida, la capote obligatoire. Quand régnait “un président socialiste”. Le choix de cette époque, je pense, par probité, par fidélité de l’auteur à un vécu personnel. L’écriture, quant à elle, fait l’économie de la continuité narrative. Les pages ressemblent à celle d’un journal intime plus qu’à celles d’un roman, sans pour autant que l’on perde le fil.
“Elle voudrait savoir si à l’intérieur d’elle c’est bon ou mauvais. Ce qu’il y a à l’intérieur. A l’intérieur d’une noix. Qu’est-ce qu’on y voit.
L’école entière est obsédée par le sexe. Raphaël lui demande si elle sait ce que c’est qu’une pute. Il le lui explique (…).
Baiser, elle n’est pas tout à fait sûre. “On va les baiser”, dit son père. “Donne-moi un baiser” dit Bihotz, (le gars qui la surveille).
Pute. Elle comprend le mot, elle le comprend définitivement, pour la vie (…). A l’intérieur d’une petite fille, il y a une pute”. etc.
Une intrigue romanesque (peut-être superflue) s’amorce lorsque Solange, devenue adolescente, se demande “s’il vaut mieux le faire avec celui-ci ou avec celui-là”. Le premier étant Monsieur Bihotz, le gentil voisin un peu rustre, le second l’étudiant philosophe et macho qui fréquente le château. Il est certes hasardeux de pronostiquer ce que sera la vie sexuelle d’une jeune personne (à plus forte raison si celle-ci est un personnage de fiction !). Le lecteur, cependant, peut laisser courir son imagination. La jeune Solange, dès lors, on la voit emprunter (comme le veut l’époque), le chemin de libertinage d’une Catherine Millet, plus que celui, hystérique et mystique, de la distinguée princesse de Clèves. Une fin tristounette, prosaïque, bien peu romantique à mon goût. Mais une écriture franche, plastique, drôle, souvent poétique. Et au total un ton que j’ai trouvé fraternel. Un ouvrage que devraient lire les garçons, les papas, les éducateurs et les enseignants. Un livre qui devrait délier bien des langues.
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