Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
Le facteur
Il n’a sonné qu’une fois et se présente à la porte souriant, un sac en bandoulière. Ce grand jeune homme est notre facteur. Il fait sa tournée annuelle, celle du calendrier. Le fameux calendrier des Postes, rectangulaire, au format immuable. Un paysage de campagne sous un ciel printanier le décore. Ou un paysage de montagne en hiver sous la neige. “Il y en a pour tous les goûts, choisissez”. Nous choisissons un port breton avec des chalutiers bleus. Un calendrier que l’on accroche au mur de la cuisine, au-dessus de la huche à pain, si l’on ose. Bourré d’informations utiles que l’on ne consulte jamais. Mais il était chez grand-mère, chez tante Léonie, chez Maman. Annuel, il est éternel. C’est le calendrier des Postes.
On aime dans tous les pays le personnage du facteur. Peut-être avec moins de chaleur aujourd’hui qu’autrefois. Lorsqu’il cheminait lentement, s’arrêtait au bistrot et faisait la causette. Veste bleue, képi cabossé, il était vêtu de l’uniforme de Monsieur Hulot. La boîte à courrier était disposée devant lui, suspendue à son cou, telle un coffre à musique. Cousin du garde-champêtre, ce porteur de nouvelles semblait un soldat sans arme au service du peuple et de la république. En somme un facteur de paix. Il a perdu son uniforme et, de plus en plus, ressemble aux passants. On l’aime aujourd’hui un peu tristement, sans doute va-t-il disparaître.
Ne soyons pas nostalgique. Si nous l’aimons encore, ce n’est pas en raison du courrier de plus en plus maigre qu’il distribue à l’entrée du couloir et dans l’alignement de nos boîtes aux lettres. (Avec, faut-il le dire, une dextérité rare, et un coup d’œil qui suscite l’admiration). On l’aime pour l’image symbolique qui toujours l’enveloppe. Celle du messager qui avec discrétion accompagne notre vie, où que nous posions nos pénates, nos hontes, nos bonheurs, nos rêves. Avons-nous déménagé ? Mine de rien, le facteur nous retrouve, nous refait citoyen. Nous relie sans tambour ni trompette aux superstructures nationales, aux instances communales, aux bureaux de protection sociale. Aux marchands qui nous livrent nos pipes, nos strings, nos livres et nos tire-bouchons. A nos amis enfin, qui nous envoient leurs tendres baisers du Pouldu, des Cévennes ou de Nouméa. Messager sans ailes, ni dieu ni ange, le facteur reste un personnage bon enfant, aujourd’hui furtif, mais dont le parcours quotidien, en sinusoïde, va de maison en maison, dessinant un lien imaginaire entre les habitants qui se méconnaissent. Serait-il notre dernier lien social vivant ?
Avec Jean-Philippe, notre visiteur (nous avons appris son prénom), nous parlons métier, service public, privatisation, emploi du temps. Le jeune homme vient de la campagne. Il est debout à 4 h du matin. A 5 h il est à Lyon et procède au tri du courrier. La tournée commence à 8 h. Il charge alors son vélo postal. Un appareil nouvellement conçu : vélo jaune, flambant neuf, appesanti par le poids du courrier mais flanqué de part et d’autre d’une armature métallique reposant, Ô merveille, sur des roulettes. Ce véhicule professionnel, pareil à un gros insecte (un phanéroptère) se tient debout, seul. Il est l’équipement dernier cri du facteur des villes.
En selle donc, Hermès ! Le facteur d’antan est devenu véloce.