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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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"Tarnac"

Littérature

Richard Millet

“Tarnac”

Gallimard/L’Arpenteur, 2010

 

            Des soirées de ce genre, à Siom, petit bourg près du lac environné de forêts, au pied des hauts plateaux corréziens, –des soirées de ce genre, à Siom, il ne s’en passait guère. Dans le grand silence de la nuit limousine, c’était l’accordéon que l’on entendait , chez Berthe-Dieu, la veille de la fête votive, de la Toussaint, ou du 11 novembre. Et c’était, qui sait, la voix de Jean Pythre ou de Marie Lauve, peut-être chantaient-ils un peu faux, qui ajoutait des mots, les mots connus de tous, au rythme enjoué de la cabrette ou du paso doble.

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            Mais ce soir, autour de l’âtre, dans le grand salon peuplé de monde –du moins est-ce là mon fantasme, car je suis seul dans ma chambre, et je serais tenté d’écrire “dans ma chambre d’hôtel” pour introduire dans la page une note insolite –ce soir c’est de ce lointain, du haut Limousin, que nous vient la voix de Richard Millet, musicien et conteur, sous les espèces d’un petit livre, disons plutôt une partition littéraire que je tiens pieusement dans les mains, et dont je fais à mi-voix la lecture. On n’est jamais seul, mais dans la communauté d’un homme et du monde, lorsqu’on lit cet auteur.

            Ce qu’il nous conte aujourd’hui, dans un phrasé de théorbe ou de violoncelle, est l’histoire d’un jeune homme orgueilleux et sauvage, que nous connaissons bien, silencieux mais adulé, perdu au sein de la société parisienne des bobos, critiques d’art, galeristes et artistes, alors qu’il n’aspire, lui, qu’à devenir comptable. La parole des comptables, comme celle des notaires, ose-t-il affirmer, étant la seule qui soit digne de foi. Une situation assurément cocasse et cependant dramatique dans laquelle le jeune homme, par ailleurs solitaire, en vient à perdre son identité. Celle-ci se réduisant à n’être plus que l’énoncé d’un nom, et pour comble un nom d’emprunt, “Tarnac”, le toponyme d’un village qui se trouve près de Siom, où jadis naquit son père.

            Or ce jeune homme qui n’est qu’un nom conquiert son monde sans délibérément le chercher. Les femmes principalement l’entourent, attirées par lui. Son étrangeté muette les fascine. Mais les rapports, on s’y attend, chaque fois tournent court. L’homme se reconnaît “incapable d’aimer, de se laisser aimer”. A vrai dire, il le dit, il n’aime pas les humains. Ni les femmes, ni les écrivains, ni les peintres, ni les plasticiens, ni même la vie. Il aurait “préféré être un hanneton (..) une luciole qui meurt au lever du jour.”. Ce mal aimé originaire, pensons-nous, fait en somme de lui-même un portrait si peu flatteur, si affligeant et sinistre, qu’on a peine à le prendre au mot. Et à défaut de pleurer sur son triste sort, on pouffe et l’on rit. Sous la mélancolie, tout au long du livre, perce l’humour. Pour le lecteur que je suis c’est la grande nouvelle. Richard Millet s’amuse. S’amuse à nous servir en direct du Richard Millet puissance trois. Non seulement en ce qu’il offre des bâtons pour le battre à ceux qui voient en lui un personnage politiquement peu fréquentable. Mais en ce qu’il use sciemment de formes littéraires propres à lui, dont le charme est irrésistible, et de notations rituelles qui naissent “du pays d’où il vient”, “où l’on peut entendre entre Tarnac et Siom, au cœur des anciennes landes, respirer le silence”.

            Qui oserait le lui reprocher ? Qu’avons-nous de mieux à faire en ce monde que de faire entendre la note, la mélodie qui est la nôtre, et seulement la nôtre au sein de l’univers ? C’est ce que parvient à faire entendre Richard Millet dans cette partition pour violoncelle et voix d’alto : un pur bonheur.

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