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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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"Trente mots"

Littérature

Pierre Bergounioux

“Trente mots”

 

            Trente mots. Pourquoi trente ? Plus que n’en compte l’alphabet. Rangés pourtant sous l’arbitraire de l’ordre alphabétique ? Une clé d’interprétation se cache-t-elle sous cette organisation du discours ? Il semble que non. Ces mots-titres, regroupés dans une suite linéaire ne forment qu’un assemblage hétéroclite. Témoin par exemple la séquence “Attirail. Aube. Autorail. Beauté objective”, succédant à “Arc électrique”. Non. Ne cherchez pas une signification cryptée. Pierre Bergounioux, né à Brive, est un auteur trop sérieux pour se prêter à ce genre de frivolité.

            Deux de ces mots qui font titres désignent nommément des personnes : Fellini et Marx. (Faulkner étant du livre le dernier mot). Trois autres mots indiquent des positions relationnelles : Adulte. Frère. Camarades. Deux enfin sont des verbes : Abandonner. Accepter. L’abandon est pris dans le sens de renoncer. De “renoncer à comprendre”. A comprendre ce qui vous arrive lorsqu’on appartient à un pays de terre pauvre, oublié de la modernité. “Accepter”, au contraire, prenant le sens de saisir l’occasion, lorsque les circonstances s’y prêtent, de dissiper par la recherche “la grande incertitude des commencements”. Ces 7 mots, je m’en avise, cernent assez bien “l’Affaire”. L’affaire dont il est question dans ce livre (comme la désigne Bergounioux). Celle de donner sens à ce qui vous est arrivé dans une enfance en terre oubliée, mais aussi à ce qui nous arrive aujourd’hui à tous, après que se soit effondré… le grand espoir de l’idéal communiste.

            Les familiers de l’œuvre de Pierre Bergounioux (romans, essais, Journal) se verront vraisemblablement privés de la surprise de découvrir pour la première fois les passions multiples qui animent l’auteur dans sa vie privée. La passion des livres, naturellement. Mais celle aussi des insectes, des minéraux, de la ferraille, du maniement de l’arc électrique, sans oublier le goût impérieux de la pêche à la ligne –qu’il oublie d’ailleurs de mentionner. (De même ne parle t-il pas de son métier d’enseignant, lequel en vérité a perdu à ses yeux le privilège d’être encore une passion). Le lecteur familier, en revanche, sera surpris de découvrir, notamment dans les fragments intitulés “Marx”, et “Camarades”, l’énoncé d’une véritable profession de foi. Une profession de foi politique, argumentée, pathétique, mais inattendue en ce début du XXI° siècle. Ces pages, pour le lecteur que je suis, constituent la grande nouveauté de l’ouvrage. Le chapitre “Marx” est un exposé en règle de la doctrine, celle-ci réduite à l’essentiel. “S’il fallait ramasser en deux phrases l’histoire de l’Occident et celle par extension de la Planète, (…) écrit l’auteur, on pourrait en demander une au Christ, celle que l’on veut, l’autre à Marx, par exemple : “l’histoire des sociétés depuis les origines est l’histoire de la lutte des classes.” Et cette phrase définitive pour conclure : “On ne produit plus des objets pour des sujets, mais des sujets pour des objets (p 109). Le chapitre “Camarades”, en ce qui le concerne, exprime l’immense espoir qu’a suscité le projet communiste, “la seule théorie adéquate de l’Histoire”. Et l’extrême générosité avec laquelle des millions d’hommes et de femmes s’y sont engagés pour le soutenir. “Le communisme était la jeunesse du monde”. “Ceux que j’ai fréquenté étaient les meilleurs, les plus estimables représentants de leur catégorie sociale, de leur classe d’âge, de leur contrée d’origine, de tout ce qu’on voudra.” Pierre Bergounioux est un pur. Son âme et son cœur se trouvent dans ces lignes.

            Ainsi, par le truchement de fragments entremêlés, l’auteur nous parle de sa vie, de l’horizon de sa pensée. Nous laisse ainsi une sorte de testament qui est peut-être le nôtre. Il le fait avec une extrême pudeur. Dans un langage que certains trouveront trop distancié. La magie de la prose bergounienne s’épuise quelquefois dans un vocabulaire abstrait, une syntaxe sibylline, qui rendent la lecture difficile. Exemple : “J’avais le temps pour n’avoir pas l’idée qu’on peut l’employer à rectifier ses idées”. La prose de Pierre Bergounioux, se dit-on, est paradoxalement une prose à entendre. A entendre proférée par lui-même, dans la souffle, le rythme et le grain de sa voix. Laquelle nous procure alors, ordinairement, un plaisir rare.

 

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