Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
Téléphone Mobile
Le temps a changé. A l'aube des années 60, l'automobile était à la mode. L'Austin-Martin. La voiture de sport. Le grand chic était de conduire pieds nus (Sagan). De s'offrir de temps en temps un vol plané spectaculaire. Ou même de ponctuer son oeuvre littéraire par un accident mortel (Camus 1960, Roger Nimier 1962). ça vous avait du style.
C'était un luxe de riches, de gens arrivés. Le bon peuple, pour sa part, a dû longtemps se contenter de peu : de porte-clés, de scoubidous, de pin's. Son seul bonheur, s'il en avait un, résidait dans un vif sentiment d'être soi. De respirer dans l'espace temporel du désir en suspens. Celui-ci constamment tenu en éveil, car toujours incertain de trouver l'objet de sa convoitise, ou l'objet familier. (Sera-t-elle là ? Un fait nouveau sera-t-il survenu ? etc). Autrement dit peu de choses, si ce n'est une forte sensation d'exister, dans une vie qui laisse place au temps différé. Certains diraient : à la différance.
Depuis les années 60, heureusement, les classes populaires, elles aussi se sont enrichies. Le téléphone mobile est aujourd'hui un bijou démocratique. Il captive même, peut-on remarquer, le regard et la main des nourrissons. Mieux encore, c'est un gadget parfois utile, voire nécessaire aux activités à flux tendu auxquelles certains d'entre nous sont voués. En usent à bon escient par exemple : les chauffeurs de taxi, les artisans, les agents de police et les amants.
Cet objet précieux, en forme de petit pénis, sert également de hochet. Il brille, sonne, se laisse manipuler aisément, remplace enfin, à son avantage : le lapin, le kiki, la bouteille d'eau d'Evian et le nounours en peluche (surtout en présence des autorités hiérarchiques). L'exhibition de l'objet s'avère toutefois indispensable à qui entend s'inscrire résolument dans la modernité. Plus vous téléphonez, de préférence en public, à voix haute, foulant la chaussée d'un pas pressé, plus s'enfle en vous la conviction que vous êtes une personne importante, c'est à dire branchée.
Reste à savoir à qui téléphoner. Et pourquoi. La question du pourquoi est à vrai dire sans objet, étant donné qu'il s'agit seulement de prononcer "c'est moi", d'informer qu'il s'agit d'un simple coucou, ou d'annoncer qu'on arrive, de conclure en disant "Salut", ou "A plus", et de cliquer. Vous n'avez plus à penser à votre correspondant, à l'espérer, à le rêver ; vous l'avez. La rencontre fera l'économie de la surprise, de la nouveauté. Se passera des préliminaires "Qu'est-ce qu'on mange ?".
La question du destinataire est en revanche cruciale et tourmente principalement les adolescents. Il n'y a pas lieu de les plaindre. Ils trouvent rapidement la solution : ils appellent maman. Jamais dans l'histoire du monde les jeunes gens n'ont autant appelé leur maman. Celle-ci réjouie de trouver là un substitut commode et inespéré de ce que l'on appelait jadis le lien ombilical. L'exogamie ne fera plus loi dans l'espèce humaine. On est si bien ensemble, et tout le temps.
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