Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
La valise à roulettes.
Le temps des lourds bagages que l'on porte à la main n'est plus. Le corps soufflait, peinait, ployait, on se trouvait au Moyen-Âge. Plus intelligent, le sac à dos, naguère appelé tyrolien vous obligeait néanmoins à présenter le profil exotique d'un dromadaire libyen. Il est devenu aujourd'hui complètement archaïque. Enfin, tout récemment, le sac-boudin polymorphe, avec lequel il était très tendance de se compliquer la vie est définitivement tenu pour ridicule et parfaitement désuet.
Le nomade contemporain a découvert la roue.
Il est allé, faut-il dire, à l'université. Du moins pendant presqu'un an. Un temps suffisant pour qu'il s'estime délivré de la vie matérielle, voire des lois de la pesanteur. Il y a quelque chose de prolétarien, pense-t-il, à porter à la main ou sur son dos quelque chose. Cela est juste bon pour le portefaix. Le voyageur contemporain est un intellectuel en puissance. Il ne porte pas. Il traîne. Mieux : il entraîne. Il attire dans son sillage, à distance respectueuse : une valise à roulettes.
Ce que l'on perçoit d'elle, pour commencer, c'est son bruit. Elle s'annonce dans votre dos, d'abord comme une rumeur lointaine. Celle-ci s'enfle, se précise. prend le caractère concret que produit la rotation sonore d'un saladier de ménagère en bakélite. Puis devient le raclement secoué d'une crécelle inlassable.
C'est alors que la personne pressée qui revient de voyage vous dépasse, suivie quelque temps après de son petit corbillard noir lequel, dirait-on, ne la rejoindra jamais. A peine avez-vous eu le temps de protéger vos pieds, et de serrer contre votre flanc vos petits enfants blonds. Car il y a quelque chose d'impératif et de péremptoire dans le surgissement de ce type d'attelage. Quelque chose qui laisse entendre : "Ecarte-toi manant ; hors de mon chemin !"
Le bruit du bagage à roulettes n'est pas seulement l'équivalent du bruit que fait la femme coquette pour attirer l'attention sur elle. La valise à roulettes est avant tout l'affirmation de la souveraineté du sujet humain parvenu aujourd'hui, croit-il, à l'autonomie. Un sujet qui, ostensiblement, affiche n'avoir besoin de personne. Allez comme autrefois lui demander (si le passant est une fille agréable) "Puis-je vous aider ? !"
Malheureusement, les attelages qui vous doublent ne sont pas toujours constitués d'une pouliche élégante tirant son tilbury. Certains en m'observant doivent avoir l'image d'un percheron traînant la charrue. Voire celle d'un tracteur Benson tractant la benne à betteraves. Dans les trois cas, raisonnez-vous, en proférant par exemple, à voix modérée : Valise à roulettes !
Non sans chérir l'idée que celui qui incarne à vos yeux le grand chic reste le voyageur sans bagage.
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