Art
L'Heure d'été
Film d'Olivier Assayas
mars 2008
Courez voir L’Heure d’Eté. Ce film n’est pas comme les autres. Strictement franco-français, il se peut même, ici ou là, qu’il vous indispose (Binoche en blonde, la caméra au début trop mobile). Mais il s’avère qu’après l’avoir vu son souvenir vous suit. Vous ne cessez d’y penser. Et vous n’êtes pas sans vous demander pourquoi. Car le réalisateur ne met en scène aucun des objets qui font la force de frappe ordinaire des films à succès.
Ni somptueuse demeure, ni bagnole de luxe, ni paysage grandiose avec cheval et cavalier. Les gens eux-mêmes ne sont pas étonnamment beaux, superbement sapés, ni fortement typés. Dans le scénario lui-même point de meurtre, d’incendie, de voiture qui explose. Pas de sexe, de larmes, de violence et de sang. Pas même le pillage d’une banque. Nulle tragédie, nulle catastrophe. Aucun grand malheur, apparemment.
Mais une famille de gens ordinaires, non déjantés, qui fraternellement se parlent, s’écoutent, s’entendent. Qui de plus épousent sans états d’âme la vie comme elle va. Sauf peut-être l’un d’eux (Charles Berling) professeur d’économie à Sciences-Po, pour qui « l’Economie n’est pas une science exacte ». Ils appartiennent il est vrai (nul n’est parfait) à cette classe sociale pour laquelle les affaires vont bien. S’inscrivent dans la lignée d’une bourgeoisie ancienne, non très riche, ni collet monté, mais cultivée et s’autorisant à vivre sans manière, à la bonne franquette. Ils sont enfin de ceux (hommes, femmes, enfants) qui se retrouvent une fois l’an durant l’été à la campagne, animant pour quelques jours leur vieille maison de famille.
Une maison vétuste, perdue dans les feuillages, qui regorgent d’objets, certains poussiéreux, d’autres touchants, d’autres précieux. Tel ce vase signé Braquemond, ce bureau Art nouveau de Louis Majorelle ou encore, tenez-vous bien, deux petits Corot. Ceux-ci, malheureusement, laissent la jeunesse insensible. Or, arrive la chose à laquelle personne jusqu’ici n’osait penser. Les trois frères et sœur héritent en indivision de la vieille demeure et de tout le trésor qu’elle contient.
Les difficultés surgissent. Le poids des impôts relatifs à la succession, la vétusté de la maison, l’éloignement des domiciles. Que faire de l’héritage ? On reconnaît la question de Tchékhov dans la Cerisaie. La question qui fréquemment déchire les familles. Mais ici le drame justement n’a pas lieu. Si ce n’est le drame existentiel de la perte, du temps qui soudain tourne la page.
Démocratiquement, à la majorité de deux contre un (le prof d’économie), ils décident de vendre, de tout liquider. Posément, ils s’expliquent. Leur vie aujourd’hui est ailleurs. En Chine pour l’un, par intérêt professionnel. Aux Etats-Unis pour la sœur, par inclination sentimentale…
Dès lors ce sera du jardin, par la fenêtre, que la vieille servante, cueillant des fleurs, observera la maison. Et c’est en visiteurs anonymes, au Musée d’Orsay, que Berling et sa femme admireront un bureau Art nouveau de Louis Majorelle « Ici bien mieux mis en valeur ».
Dislocation d’une famille. Mort tranquille d’une époque. D’une culture. D’une maison. D’une maison qui peut-être était la France.
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