Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Patrick Chamoiseau
“Un Dimanche au cachot”
Gallimard, 2007
Voulez-vous changer d’imaginaire ? Quitter un moment l’Europe aux anciens parapets ? Retrouver, dans les îles, une empreinte qu’elle y a laissée ? Et moins dans les choses que dans l’âme d’une population noire, naguère importée, violentée, non conditionnée dès le berceau par Descartes ? Aventurez-vous sans armes dans ce roman de Patrick Chamoiseau, son inlassable porte-parole ; sa lecture vous laissera comme moi songeur, et un peu plus humain. Mais c’est là, excusez, le propos d’un prêcheur. Ne l’écoutez pas. Ne lisez pas ce livre. Il vous conte des fables. Des fables à dormir debout. Vous n’y comprendrez rien.
Seule y comprend quelque chose, et pour son salut, cette jeune fille détruite, à moitié folle, prénommée Caroline. Elle s’est nichée dans un cachot de pierre, et refuse obstinément d’en sortir. On fait appel à un homme estimé, éducateur et romancier (Patrick Chamoiseau). Celui-ci, un dimanche entier, nuit comprise, va demeurer auprès de la jeune fille, sans rien lui demander. Il lui raconte seulement une histoire. Un long récit inspiré par le site (jadis une plantation esclavagiste de canne à sucre). Une fiction qu’il invente dans le noir, pour elle et pour lui-même, et qui devient le présent roman “ Un dimanche au cachot”.
C’est en somme la situation des Mille et Nuits inversée. Ici c’est le prince qui raconte l’histoire à Shéhérazade. Pour lui redonner vie, si seulement elle le veut. Sauf que les mots, les fantasmes ne suffisent point. Il faut savoir faire lien d’un objet. Par exemple d’un vieux cadenas rouillé, trouvé en tâtonnant sous la main. Il faut aussi la vérité d’une présence. D’une présence blessée qui “demande sans demander”.
Un jeune collègue théoricien lui dira : “Tu as esquissé pour elle un autre monde ; tu lui as fait traverser une sorte d’impossible”. –Oui, répondra l’éducateur-écrivain, mais “C’est elle qui m’a donné la main pour m’aider à m’extraire”.
Dans une écriture qui emprunte au créole, captivante et poétique, ce livre est une errance dans la douleur, dans l’étrangeté de l’imaginaire ancien d’une île des Antilles : la Martinique. Et en même temps, ce qu’on attendait pas : la relation d’un lien thérapeutique exemplaire, non sourd à l’histoire du monde. Un livre que devrait méditer tout éducateur ou thérapeute soucieux de réfléchir à sa pratique. Un livre enfin que sera content d’avoir lu le lecteur métropolitain. Déroutant, mais passionnant.
o