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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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Ploum doit déménager

Société

Ploum doit déménager

 

            Ploum se fait une gloire d’être locataire. Cette condition modeste lui donne place au rang des pauvres. Il se sent riche de ne rien posséder. Ni maison, ni meubles, ni même l’horloge de famille à coucou qui à longueur de jour compte les heures. Pas d’objets : Une guitare héritée de Mai 68, un masque nègre rapporté du Gabon, un porte-bouteille à la Marcel Duchamp, un petit appareil de radio transistor. Rien d’autres. Des bouquins.

            Ce dénuement le flatte. Fleure bon l’évangile. Le parfum des Béatitudes. Le lys des champs qui ne file ni ne tisse. Les oiseaux du ciel qui ne sèment ni n’engrangent. Ploum se sent léger, aérien, non soumis à l’empire des choses. Consacrer son temps à la gestion des objets matériels lui semble servitude. Ce qu’il nomme “ses chantiers domestiques” restent modestes. Ses travaux les plus considérables consistent à disposer une éponge dans le fond de l’évier pour dissimuler le bruit –floc- du robinet qui goutte. Ce dernier, par miracle, finit toujours par se lasser ; Ploum ne s’en montre aucunement surpris.

            A considérer son voisin, notaire tout cousu d’or, il éprouve dans son cœur une vive compassion. Cet homme correct, propret, poupin est également son propriétaire. Ploum retient une larme, chaque vendredi soir, à observer le pauvre homme charger sa Bentley, dans le dessein de regagner sa campagne. Outre son épouse, un caniche nain, une servante guatémaltèque et quatre enfants colériques, la masse des impédimenta qu’il transporte est considérable. Ploum, à l’occasion, prête la main. Non sans se représenter l’infortuné notaire, exténué, poussant dans la fraîcheur du soir la tondeuse à gazon, ou piétinant une flaque de cambouis devant sa chaudière à mazout. “Le monde est injuste, pense Ploum, le bonheur inégalement partagé”.

            Jusqu’au jour où une lettre lui parvient. L’enveloppe l’intimide. Elle est frappée du sceau d’un huissier. Un huissier de justice. Ce dernier, mandaté par son voisin (notaire et propriétaire), signifie à Ploum son congé. Je vous déclare qu’à la date mentionnée ci-dessus, vous aurez à rendre les lieux libres de votre personne, après avoir satisfait aux obligations de l’occupant sortant ” (Coût de l’acte : 262 euros, 67 centimes. Affranchissement : 1 euro, 33 centimes).

            Sensible à l’aspect performatif de la langue, Ploum admire la concision de l’acte, sa violence irréprochable. De fait, le locataire est l’occupant d’un territoire qu’il faut libérer. Libérer de sa personne, avec armes et bagages. Comme on libère la France. De sorte que Ploum se sent coupable, illégitime. “En somme le monde est juste, songe-t-il, et le malheur est assez bien partagé”. Là-dessus, il s’endort, fait un rêve.

            Un brillant chevalier lui demande audience, porteur d’un pli. Un large pli orné de fleurs de lys et de petits oiseaux. Le message est courtois. On prie le distingué destinataire de vouloir bien accepter ci-joint, et sans frais, un titre de propriété. Ploum, bon prince, accepte sur le champ. Puis referme l’évangile, ouvert à la page des Béatitudes.
                                          o

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