Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Claude Lévi-Strauss
“Tristes tropiques”
Collection Terre Humaine
Plon, 1955
Sous la main le livre de Claude Lévi-Strauss. Je l’avais feuilleté naguère. Préférant me plonger dans Le Cru et Le Cuit, les Structures de la parenté, L’Anthropologie structurale. J’en ai achevé aujourd’hui la lecture attentive. Une œuvre puissante, pudique, captivante. Une suite symphonique à la Stravinski qu’affecte de temps en temps quelques imperfections. On voudrait cependant repousser le moment où elle cesse de se faire entendre. De longues phrases, parfois alambiquées, auxquelles un peu de temps suffit pour s’y apprivoiser. A l’exception de la première phrase, courte, paradoxale, devenue célèbre : “Je hais les voyages et les explorateurs.”
D’entrée de jeu l’auteur nous étonne. Il le fera tout au long de son livre. Jusqu’à la dernière ligne, que nous aurons le plaisir de citer. De cet homme réputé froid, réservé, éminemment sérieux, on ne s’attend pas à ce coup de poing initial. Mais l’ethnologue sait ce qu’il en coûte de s’aventurer pendant des mois dans le fond des forêts du Brésil, poussant des bœufs chargés de vivres, de matériel et de cadeaux. Et ce, pour tenter d’approcher des humains d’un autre âge, partager leur vie, apprendre leur langue, savourer les plats de gros vers blancs qu’ils vous offrent à déguster.
C’est aux amateurs que l’auteur en veut. A ces globe-trotters frimeurs qui ratissent des lointains exotiques pour en ramener des images pittoresques, propres à illustrer une littérature facile, dans laquelle rien ne s’apprend des humains. Si ce n’est qu’en comparaison de nous ils paraissent dépourvus, arriérés, bizarres.
C’est précisément l’étrangeté, l’extrême différence, que l’ethnologue s’efforce de comprendre, abandonnant ses propres évidences, les préjugés de sa culture, conscient de l’importance de l’enjeu. C’est en effet l’énigme de la condition humaine qu’il s’agit d’interroger. Celle-ci regardée d’ailleurs, des côtés de l’origine, si l’on peut le dire. Les sociétés humaines, massives ou minuscules, qu’ont-elles inventé pour survivre ? Pour survivre ensemble ?
Pourquoi l’Inde, depuis des millénaires, entretient-elle le système des castes ? Pourquoi l’Islam cache-t-il ses femmes ? Pourquoi, au début du 19ème siècle, certaines tribus indiennes avaient-elles le dégoût de la procréation, préférant élever les enfants des autres plutôt que les siens ? Que signifient les dessins corporels, les tatouages, les scarifications ? Quelle conception de l’existence implique la configuration d’un village Bororo ? Qu’est-ce qu’un chef pour les indiens Nambikwaro ? La bonne nouvelle étant que l’on découvre des sagesses. Des manières de vivre qui valent bien les nôtres et donnent à songer.
En 1955, Claude Lévi-Strauss a 47 ans. Il fait le point. Se remémore les moments de son parcours. Formule ce qu’il en retient. Interroge, pour terminer, le métier d’ethnologue (Ses fondements, ses écueils, ses motivations secrètes). Cette récapitulation s’opère par le truchement de l’écriture. L’auteur rédige, en six mois, “Tristes Tropiques”. Achève l’ouvrage par un éloge non de l’action, mais de la contemplation : “Cette chance vitale pour la vie de se déprendre, écrit-il. Et qui consiste –adieu sauvages, adieu voyages. [C’est moi qui ponctue] dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres. Dans un parfum plus savant que nos livres. Ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente élémentaire permet parfois d’échanger avec un chat.”. Derniers mots de son livre.
o