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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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"Zone"

Littérature

 

                                         Mathias Enard

“Zone”

Actes Sud, 2008

 

            Zone. Un livre surprenant, cultivé, homérique. Pour lecteur endurant, au cœur solide, au souffle ample. Mathias Enard, son auteur, a 36 ans. Il a appris l’arabe et le persan et vit à Barcelone où il enseigne. Avec la publication de Zone, il s’inscrit dans la lignée des très grands.

            Dans la lignée d’Homère d’abord. Il en garde des traits stylistiques. “Venise, la belliqueuse tranquille”. La référence aux dieux –lesquels se disputent aux dépens des humains. Enfin, il emprunte à l’aède le thème de l’Odyssée, retour d’Ulysse après la guerre de Troie. S’inscrit aussi, plus près de nous, dans la lignée de Malaparte et de Pierre Guyotat, pour la violence que des corps exercent sur des corps. Et tout récemment dans celle de Vassili Grossman, pour le chef d’œuvre “Vie et Destin” qu’il nous a donné. Ces noms viennent sous ma plume. Il en est d’autres.

            Zone est un livre évènement. Il domine en majesté, cet automne, la littérature de notre pays. Si vous cherchez le Goncourt, ne cherchez plus, il est là.

            Pardon ? Que dîtes-vous ? Ah ! Si nous parlions maintenant du livre ? Bonne idée, mes amis. Mais tant à dire à son sujet... Aussi vous parlerai-je principalement des mouvements qui l’animent et composent, c’est l’une de ses grandes originalités, une vaste rosace mouvante.

            Cohérent avec la nature du récit, le tissu narratif par sa nouveauté tout d’abord surprend. En plus de 500 pages, sa trame se déroule sans majuscules, sans virgules et sans points. Une virgule de temps en temps, comme égarée, pour la respiration du lecteur. Il en résulte un rythme continu, obsédant (non interrompu par la ponctuation), qui est celui du train Paris-Rome, lancé à 130 Km/h dans la nuit italienne.

            Articulé au réel de ce parcours linéaire, le récit se développe en boucles successives selon le mode de l’association libre, celles des songes et de la rêverie. Le héros, un agent secret, ne parcourt pas seulement l’espace qui le conduit à Rome, via Milan, Modène, Florence. Il voyage plus encore dans la mémoire du temps. Dans les méandres d’une histoire personnelle perturbée, et dans celles, ténébreuses, de l’Histoire de l’Europe et du Proche-Orient.

            Ces pays riverains de la Méditerranée délimitent en effet sa zone d’opération. Sa Zone, il la connaît bien. En plusieurs points, même, il y a combattu les armes à la main. Et la géographie, pour cet homme, est objet de méditation.

            De part et d’autre de la botte italienne, songe-t-il, des cités chaudes, telles des phares, se font signe et font cercle. Barcelone et Beyrouth, Byzance et Carthage, Marseille et Alexandrie, Rome et Jérusalem, bien d’autres. Et là, dans le récit, un autre mouvement se déploie : Le flux et reflux périodique des hordes et des armées qui s’étripent, des populations qu’on déplace et massacre, des dieux autochtones que l’on brûle. L’auteur, peut-être, est au meilleur de son style dans la description de la brutalité des combats. Le tableau qu’il nous peint de la bataille de Lépante (où Cervantès perdit l’usage de sa main gauche) est à la hauteur des pages de Flaubert imaginant le sac de Carthage.

            Tout au long du livre, la focale du regard se concentre sur le réel des horreurs dont sont capables les humains déchaînés. Scrute inlassablement la strate dramatique de l’Histoire, laquelle affleure ou s’enfonce sous le paysage, et que les humains, “car il faut bien vivre”, s’efforcent d’oublier. “L’Histoire est un conte de bêtes féroces, avec des loups à chaque page.”. Le pire étant que la victime d’un jour, le lendemain est le bourreau. Et que la haine indéfiniment ressurgit et nourrit la vengeance. “Il y a toujours une Carthage à détruire. Depuis Troie la bien gardée, un mouvement de va et vient, comme une marée, donne tour à tour la victoire à Constantinople, à Carthage ou Rome”. Les mêmes atrocités se produisent partout en Europe, au Moyen-Orient, au Maghreb, aux Balkans.

            (Et nous qui goûtons la beauté des choses, en chemisettes fleuries, ne sommes-nous pas tous, me dis-je, des touristes esbaudis et niais ? Insoucieux de l’arpent de terre où se posent nos pas ?“Sous les pavés la plage”. Oui. Mais sous la terrasse qui surplombe la plage, à Barcelone, à Beyrouth ou en Normandie, si nous grattons un peu, se découvre un charnier. C’est la leçon, je l’espère inoubliable, que je tire personnellement de l’ouvrage).

            Notre héros, quant à lui, a quelques raisons d’être hanté jusqu’à l’obsession par ces souvenirs terrifiants de l’Histoire. Ex néo-nazi (converti mollement à la démocratie) Francis Servain Milkovic, c’est son nom, est aujourd’hui tenaillé par la culpabilité. Je laisse le soin au lecteur de découvrir les motifs qui occasionnent ses remords. L’auteur nous les distille savamment tout au long de son livre. Est-il en vérité si coupable ? A y bien regarder, y est-on pour quelque chose dans le fait de se trouver un jour du côté du bourreau, ou de la victime ? Cela dépend-il d’un choix personnel ? Et si oui, où, quand et pourquoi le fait-on ?

            La gravité du propos intensifie l’intérêt romanesque. Y a-t-il une rédemption possible ? Une vie d’apaisement possible pour notre voyageur à son arrivée à la gare “Termini” ? Réussira-t-il à échanger avec qui de droit sa mallette bourrée de documents ? Retrouvera-t-il la femme qu’il aime ? (Superbe portrait d’une femme angélique). Ou va-t-il une nouvelle fois prendre la fuite d’une façon irrépressible ? La flèche du suspense, tout au long du récit, en permanence vibre.

            Ce livre est le récit d’un voyage mental au long d’un voyage réel, comme le sont nos vrais voyages. Un voyage dans l’espace et le temps. Sans que l’on puisse assurer qu’au terme du voyage il y a une Ithaque où promener son chien. Une Pénélope auprès de qui vivre le reste de son âge.

                  

                                              o

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