Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Ploum
La “Bush” de Noël.
L’homme qui se trouve là, dans l’assistance, est un inconnu. Un anonyme. Un type ordinaire comme vous et moi. Et pas encore le héros, le libérateur qu’il va devenir. Comme les autres journalistes présents, il a tout de même été trié sur le volet. A dû montrer patte blanche. On l’a palpé de haut en bas, sans oublier l’entrejambe. Il était sans arme. Ne dissimulait rien sous sa veste. Ni couteau, ni pistolet, ni grenade. Ces mesures de précaution l’indifféraient. Lui faisaient une belle jambe. Il n’est pas de ceux qui ont les deux pieds dans le même sabot. Il riait sous cape. Se sentait toutefois à l’étroit dans ses petits souliers. Il pensait en effet à son plan : d’un geste, et en trois secondes, il allait sauver l’honneur de son peuple. Devenir du même coup un géant. Un grand homme adulé par les foules. Ou peut-être, s’il manquait son coup, un va-nu-pieds. Un rien du tout. Un énergumène aussitôt maîtrisé, mis à l’ombre. La télévision par bonheur est là. Le personnage interviewé est une grosse pointure. Le Président des Etats-Unis en personne. A l’homme, il faut seulement du courage. S’accrocher à l’idée qu’il n’est pas vraiment fou. Juste un peu à côté de ses pompes. Juste un peu. Le geste qu’il va commettre l’exige.
« Ce qu’il faut de temps, de génie, de persévérance, songe Ploum, pour qu’un homme parmi les siens se fasse un nom. Et souvent, comme dit le poète : “Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard…” –Ce qu’il faut de puissance, d’argent dilapidé, de vies humaines sacrifiées, pour qu’un empire, un royaume, se fasse une gloire parmi les nations ! Alors qu’un geste simple, un objet insolite peuvent quelquefois suffire !–Inventez le geste d’offrir un soulier à la Vierge Marie, et votre théâtre obtient le succès mondial que l’on sait. A l’aide de votre chaussure, dans l’enceinte de l’O.N.U., tapez sur votre pupitre à coups répétés : vous vous forgez une image qui restera dans l’Histoire ». Ploum avait ces souvenirs sous la main.
Ici, personne ne comprend ce que l’homme tout soudain se met à hurler. On comprend seulement qu’il est très en colère. Le godillot qu’il jette à travers l’espace en direction de la scène, suivi d’un autre, est plus qu’une bombe. C’est une chaussure de marche à forte semelle. D’un poids exact de 300 grammes. Qui, sans atteindre la cible, fait voler en éclats un rêve d’empire. Le moment de stupeur passé, ce qui jaillit alors est le grand rire d’un peuple. Le rire de triomphe d’une nation longtemps humiliée. Parfois en effet, plus qu’un missile, le ridicule tue. On connaît la suite. La pompe meurtrière ne doit pas devenir un objet de vénération. Une relique exposée derrière une vitrine. Vitrine devant laquelle des générations de pèlerins viendraient se recueillir en foule. La chaussure, confisquée, est détruite. Mise en pièces. Acharnement inutile. De la chaussure, on connaît la marque. La Ducati 271, fabriquée en Turquie, est si l’on peut dire rebaptisée. Elle s’appelle dorénavant : « la Chaussure Bush ». On se l’arrache. Chacun veut avoir sa “Bush”. Au moins une, la droite ou la gauche. De partout les commandes affluent. Plus de 370 000 paires sont attendues au Moyen-Orient, mais aussi en Europe, aux Etats-Unis. Ploum lui-même a passé commande. Se demandant, rêvant à Olga, s’il trouvera jamais, lui, chaussure à son pied. Heureusement, une pensée le console : Les chrétiens irakiens se souviendront, eux, de leur “Bush” de Noël.
L’homme, quant à lui, désormais a un nom :Mountazer Al-Zaïdi. Il est en prison. On entendra longtemps parler de lui. Le pied nu, brandissant sa galoche, on l’admirera, nouveau Saladin, sur un piédestal.
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