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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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"Là où les tigres sont chez eux"

                                                                                                                             Littérature


Jean Marie BLAS DE ROBLES

« Là où les tigres sont chez eux »

Zulma, 2008

 

            En ce début de nouveau siècle, le roman de langue française ouvre grand les fenêtres. Ne se satisfait pas de produire des écrits intimistes, généralement maigrichons, dont l’idéal esthétique est d’écrire sur peu, et si possible sur rien. A l’art de l’orfèvre se substitue celui de l’architecte. La littérature s’élève, se déploie, embrasse l’Histoire et le monde. Nous sont donnés ainsi des ouvrages ambitieux, tels “Les Bienveillantes” de Jonathan Littell, “Zone” de Mathias Enard, et tout récemment “Là où les tigres sont chez eux” de Jean-Marie Blas de Robles.

            Avec le recul, le roman de Blas de Robles (800 pages) présente la configuration baroque d’une basilique à multiples nefs. Le visiteur, naturellement, se sent de prime abord désorienté. Pénètre éberlué dans le récit de cinq ou six histoires indépendantes, dont chacune pourrait faire à elle seule l’objet d’un roman. Et dont les chapitres s’intercalent sans crier gare jusqu’à la fin du livre. Ce n’est que progressivement que les images se relient, qu’une unité se dessine, comme autour d’une clé de voûte des arcs d’ogive se joignent.

            A la manière d’un guide, j’indique ici en quelques phrases la teneur de chacun des multiples récits. Le lecteur se fera de la sorte une idée de l’étrange et captivante aventure qui l’attend, avant que sa portée ne se révèle de nature philosophique. Si vous voulez bien me suivre… On est prié d’accrocher sa ceinture. Il aura des surprises…

            1. BRESIL. La petite ville d’Alcantara. Eléazar von Wogau, intellectuel français de gauche, que sa femme a quitté, est le personnage central du roman. Il se penche sur un manuscrit du 17éme siècle retrouvé par miracle (peut-être un faux) dont il prépare l’édition. Il s’agit de “La vie d’Athanase Kircher”, un jésuite allemand érudit qui fut en son temps la coqueluche de l’Europe.

            2. ROME. Le Collège Romain. Caspar Schott, disciple et ami du célèbre jésuite, rédige la biographie de son maître. Une œuvre édifiante et cocasse où apparaît qu’en ce monde, sous certaines conditions, tout est susceptible de prendre sens.

            3. FORTALEZA. Autre ville du N.E. du Brésil, au bord de l’océan. Moéma, étudiante en ethnologie, vit loin de ses parents séparés. En compagnie de Thaïs, son amie de coeur, et d’un jeune prof qu’elle a dévoyé, elle fréquente les milieux marginaux les plus pauvres, baise à tout va, se shoote à la coke et au L.S.D., rêvant d’un pays virginal, d’un “pays sans mal”…

            4. PIRAMBU. Une favela. Nelson, jeune homme estropié des deux jambes, fait la manche pour survivre. Son père, ouvrier d’usine, est tombé dans une cuve de métal en fusion. Il ne reste de lui qu’une barre d’acier. Nelson s’est juré de venger son père. Zé, un rude camionneur, discrètement le protège…

            5. SAO LUIS. Capitale de l’Etat de Maranhao, N.E. du Brésil. Le colonel José Maria Moreira da Rocha, ancien industriel, est le gouverneur de l’état. Les affaires sont les affaires. Tous les moyens sont bons pour les mener à bien. Les élections approchent. Carlotta est sa femme. Elle hait son mari. Son fils, étudiant, est porté disparu.

            6. MATO GROSSO. Centre-Ouest du Brésil, proche du Paraguay. Une équipe de chercheurs de l’université de Brasilia est en perdition dans l’obscurité de la forêt primaire. Parmi eux une femme et un jeune étudiant. Ils étaient en quête d’un gisement de précieux fossiles. Herman, un trafiquant néo-nazi, était censé leur ouvrir le chemin. La tribu d’indiens qu’ils croisent les prennent pour des revenants. L’espèce de talisman qu’ils transportent ressemble dirait-on à un très vieux livre…

            J’ai semé des indices. Le lecteur peut déjà imaginer la trame qui, de multiples récits, va composer une seule et même histoire. Ce n’est toutefois qu’à la lecture du livre qu’apparaîtra l’architecture savante de ce monument littéraire. Et conjointement le point commun qu’ont en partage les principaux personnages, animés par la poursuite d’une même quête : la recherche d’une mythique origine, qui pourrait donner sens au présent, voire à l'aventure humaine toute entière. Comme l'a recherché  Athanase Kircher toute sa vie de jésuite.

            Un livre d’une langue harmonieuse, qu’aimeront les lecteurs fervents d’Umberto Eco et Thomas Pynchon. A mes yeux, l’un des livres de l’année. Randonneurs non confirmés cependant s’abstenir.
                                            o

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