Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Haruki Murakami
« La Ballade de l’Impossible »
Belfond, 2007
L’ayant fermé, je médite ce livre. La Ballade de l’Impossible est un livre qu’on médite. Propre à l’édition française, son titre bien choisi invite à se poser la question essentielle. Quel est cet impossible ? Il est, pour les personnages, l’impossible d’aimer. Et aussi l’impossible de vivre. D’où leur vient cet impossible ?
Pas d’archéologie, chez Murakami. Pas d’analyse psychanalytique. Son livre est une ballade : le poème en prose d’un homme qui se souvient. Se remémore ce qu’il a connu au sortir de l’adolescence. Il était étudiant. Allait sur ses vingt ans. Le mot ballade laisse entendre aussi le vocable homophone : balade. Car à défaut de mots, Watanabé, c’est le nom du héros, médite avec le pied, en pratiquant la marche. Un arpenteur de la ville et de la campagne. Ainsi en était-il déjà dans le précédent livre (« Kafka sur le rivage »). Le héros était lui aussi un marcheur.
Pas d’anamnèse, donc, dans ce roman. L’origine de l’impossible est ici dans un fait repérable : La perte irrémédiable d’un être cher, appelé Kisuki, lequel se suicide soudainement sans mot dire. Ce garçon de 17 ans était un ami. L’ami d’enfance également de la jeune Naoko. Dans l’âme de la jeune fille cette mort ouvre un vide béant. Un puits sans fond dans lequel elle désire et craint de s’engouffrer. Effet assez semblable dans le mental de Watanabé : « Un vent glacial s’installe entre moi et le monde ». « Kisuki, dira-t-il beaucoup plus tard, tu as entraîné une partie de moi-même dans le monde des morts. Et maintenant, c’est Naoko qui entraîne une partie de moi-même dans le monde des morts. ».
La jeune fille en effet, à son tour a mis fin à ses jours. On l’a trouvée pendue dans une sombre forêt. S’enfonçant insensiblement dans la folie, il lui était impossible d’aimer, et tout autant de se laisser aimer. « Ce n’était mon bras qu’elle cherchait se souvient Watanabé, mais un bras ». « Elle ne m’aimait pas ». Le jeune homme, loin d’elle, fréquente sans amour d’autres filles. Notamment Minori, fille charmante, courageuse et touchante, étonnamment délurée. Les scènes d’amour qui ont lieu sont néanmoins pudiques délicates émouvantes.
A mon sens, toutefois, c’est dans la manière d’être, du jeune Watanabé, le héros principal, que réside la plus grande originalité du roman. Depuis l’Etranger de Camus, je n’ai jamais eu sous les yeux un portrait aussi mémorable d’un homme ordinaire (sauf bien sûr dans Beckett). « Je suis un garçon très ordinaire, proteste Watanabé, quand une fille le prend pour Humphrey Bogart, un garçon comme on en trouve partout ». Si ordinaire, si dépourvu d’originalité qu’il en est remarquable. De surcroît attirant. Sans ambition, sans désir et sans vanité, il peut être vrai. Ce garçon ne ment pas. Ne feint pas. Aux questions qu’on lui pose il répond au plus près de lui-même. Sans songer un instant à se montrer malin. Indifférent à l’effet qu’il produit. – « Tu aimes voyager seul, manger seul, et t’asseoir seul à l’écart des autres pendant le cours ? » l’interroge Minori. Sa réponse est simple : « Personne n’aime la solitude, tu sais. Seulement je ne fais d’efforts pour me faire des amis. On est déçu, de toute façon. ».
Ce garçon surtout n’attend rien de vous. Vous reçoit comme vous êtes. Vous accepte comme un fait. Vous accompagne si cela vous fait plaisir. Vous rend service si vous lui demandez. Tient ses promesses s’il en fait. Auprès de lui on se sent paisible, en sécurité. C’est de plus un garçon ponctuel et pratique. Il fait machinalement ce qui doit être fait : le ménage de sa chambre le dimanche, la lessive de son linge qu’il met ensuite à sécher avec application, avant de se rendre à 18 heures à son cours. Il manque à ce point de fantaisie et de romantisme qu’il court parfois le risque de tout gâcher. Dans les bras de la jeune fille qui l’embrasse pour la première fois, fouetté par le grain d’une averse, il sursaute : « Mais sans parapluie, nous allons être trempés ! »
Pour être dramatique la lecture de ce roman n’est pas triste. La singularité de tous les personnages, celle de notre jeune homme notamment, s’imprime profondément dans notre mémoire. Y demeure comme des figures humaines réelles. Nous est donné le sentiment que procurent les formes d’une véritable création littéraire.
Sous l’indifférence, la probité et la gentillesse du jeune Watanabé, se dissimule une armure. Sous la cuirasse un désir mort. Un désespoir. Sous ce dernier une rage. « Le monde est profondément injuste, et c’est comme ça depuis le commencement ».
Cela se passait il y a 18 ans. Watanabé va mieux. Du haut de son avion il nous adresse aujourd’hui un bonjour du Japon.
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