Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Société
Le temps où nous étions heureux.
Montant le boulevard qui mène jusqu’au sommet de la colline je soufflais comme un bœuf. Dans la charrette de bois de pin que je hissais, dont les roues étaient pleines, se dissimulait mon butin. Un carré de carton moisi, trouvé dans l’humidité d’une cave, recouvrait mon précieux chargement. Le cachait aux yeux des malheureux qui, revenant comme moi de la ville, regagnaient leurs tanières en file silencieuse. Je ne risquais guère de me voir assaillir par des gueux en guenilles, immobiles, dont les plus chanceux se pressaient grelottant autour d’un maigre feu de bois.
Je crus reconnaître parmi eux Anatole Jerphanion, un ancien notaire, lequel m’avait expulsé naguère de mon logement par l’entremise d’un huissier. J’ai feins de prêter attention aux nombreuses aspérités du trottoir défoncé. Les temps s’étant modifiés, je ne désirais pas qu’il s’approche et se penche sur mes provisions. Qu’il s’intéresse en particulier à ce sac de tubercules, que l’on nommait autrefois pommes de terre, dérobé au petit matin par miracle dans un entrepôt.
Le froid était vif et la pente était rude. J’étais cependant satisfait. Je transbahutais pour une fois un inestimable trésor. L’air qui enflait mes poumons était pur. Mon corps décharné, dans l’effort de ses muscles, commençait à trouver du plaisir. Le fait de remonter la pente, dos courbé, avec lenteur, était une sorte de jouissance. Un sourire je crois se dessinait sur mes lèvres gercées quand je me rappelais le passé. Les motos, les autobus, les colonnes de voitures à essence qui se croisaient sur la chaussée afférente, polluaient l’atmosphère de leurs vapeurs nocives. L’époque n’était pas respirable.
C’était, je m’en souviens, durant les premières années de ce siècle. Avant l’universelle Dépression. Avant le Grand chambardement. Au temps où nous étions heureux.
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