Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Antoine Bello
“Les Eclaireurs”
Gallimard, 2009
(Prix France Culture Télérama)
“Enfin un livre où l’on respire. De la littérature qui nous aide à déchiffrer le monde. Pourtant, le refermant, on dirait, une fable” etc. C’est à peu près en ces termes (je cite de mémoire) que France Culture fait l’éloge des Eclaireurs, roman auquel elle vient de décerner son prix littéraire 2009. L’éloge n’est pas infondé. Le choix cependant surprend. Il porte sur un livre qui vaut davantage par ses idées que par son écriture.
Le “Consortium de Falsification du Réel” (appellation à la Houellebecq) est une société secrète, inféodée à personne. Des intervenants de haut vol et de toutes nationalités la composent. Son président, par exemple, est un Congolais. Sliv, un jeune islandais, en est membre. Il est en quelque sorte la tête chercheuse du roman. Une question le hante. Quelle est l'idéologie tenue secrète de cette société qui l'emploie ? Dont le rôle est apparemment de faciliter les négociations internationales ? Mission qu'elle accomplit généralement avec succès, grâce à une parfaite connaissance des dossiers. Grâce aussi à deux particularités. Elle obtient d'abord ses informations par tous les moyens . Ensuite, elle atteint ses objectifs, si besoin est, en produisant des faux. Le consortium depuis qu'il existe dresse un bilan plutôt positif de ses activités.
Un fait survient en 2002 qui trouble son existence. Les Etats-Unis sont sur le pied de guerre. Se disposent à envahir l’Irak. L’assaut est inévitable. “Le peuple américain, en effet, veut la guerre”. Dans la fausseté des arguments qui motive l’agression, le Consortium y est pour quelque chose. Certains de ses consultants, agissant en individuel, ont commis des fautes. Le CFR traverse une crise de conscience : A-t-on le droit de falsifier le réel ? Et pratiquement : doit-il se dénoncer ? Se saborder ? A une voix près la décision est prise : il faut durer. Mais à une condition. Celle désormais de “rétablir” la réalité et non de la falsifier. (P. 461). “La réalité, en effet, a besoin d’être portée.” (P. 466).
A cette question éthique une autre se joint, plus neuve, et de nature institutionnelle : Une société (une entreprise, une institution) doit-elle, pour être viable, afficher comme on le croit sa finalité ? Définir l’idéologie commune censée relier tous ses membres ? La grande originalité de ce roman est d’inventer le concept d’une société dont la finalité doit être tenue secrète. Jusqu’à ce que Sliv, le héros islandais, découvre que cette finalité dans le Consortium n’existe pas. Quelle doit même ne pas exister. Le secret, soigneusement entretenu, étant qu’il n’y a pas de secret. Car “le but, en effet, est en nous” (P. 397). En chacun d’entre nous. Et l’on se prend à penser qu’il en est peut-être ainsi dans la vie. On songe également au mot de Valéry : “Que deviendrions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ?”
L’intérêt de ces réflexions, me plais-je à croire, est la raison pour laquelle Télérama et France Culture ont attribué leur prix annuel aux Eclaireurs. Car cet ouvrage, du point de vue littéraire, n’est pas tout à fait un livre d’écrivain. Mais celui seulement d’un bon rédacteur, capable de vous ficeler un dossier complexe, puis de vous l’exposer clairement selon l’intrigue d’un habile scénario. Les liens qu’entretiennent les personnages ont assez peu d’épaisseur. Donnent à penser quelquefois que nous sommes chez Tintin et Milou. Cet essai romanesque, sans originalité de langage, souvent un peu ennuyeux, est en somme le livre d’un honnête écrivant dont le rêve n’est pas de figurer un jour dans la Pléiade. Ce qui fait son prix, c’est le travail de pensée qu’il recèle. A ce titre, nous le lui accordons volontiers.
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