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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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Dans la peau des tueurs

                                                                                                                                  Littérature

 

Dans la peau des tueurs

 

            Ils sont là. Alignés devant moi. Ils me tournent le dos. Au nombre de cinq. Je les tiens sous la menace de ma plume. Le fantasme est celui d’un groupe d’hommes, bras en l’air, les mains appuyées sur le mur. Je leur veux quelque chose. Ce sont des tueurs. Réels ou imaginés. On les a fait parler. Ils ont parlé. Tout raconté. A la première personne. Leurs faits et gestes. Leur tension. Leur indifférence. Leur besoin de vengeance. Leur goût du meurtre. Le peu de cas qu’ils font de la vie. Leur monde intérieur.

            Ce ne sont que des livres. Ces brochures de papier sont leur peau. Des livres récemment lus. Le haut du panier. Ils dominent la production littéraire de notre pays depuis cinq ans. Il était temps. Il fallait que leur communauté de discours me saute aux yeux. M’interroge. Je les nomme ici dans l’ordre de leur apparition :

            -2003 : Mathias Enard : La Perfection du tir (Prix de la francophonie)

            -2006 : Gérard Donavan : Julius Winsome

            -2007 : Jonathan Littell : Les Bienveillantes (Prix Goncourt)   } voir recension de ces

            -2008 : Mathias Enard : Zone                                                 } ouvrages précédem-

            -2009 : Richard Millet : La Confession négative.                      } ment sur ce blog.

             Signe des temps ? Tropisme inconscient qui oriente la lecture ? Le fait est là : tous ces récits intériorisent le point de vue du tueur, sans le juger. Et trois d’entre eux sont des snipers. La figure du sniper fascine notre temps. Elle comporte une esthétique. Celle du tir à l’arc. A ceci près qu’ici la cible est un passant. Un homme, une femme, un enfant.

            Dans quatre de ces livres, le tireur participe à une guerre. Est entouré de la communauté guerrière. Chez Gérard Donavan, la situation, si j’ose dire, est plus pure. Le héros vit en solitaire dans une forêt du Maine (USA). On a tué son chien. “Le seul être vivant qui le regardait vivre.” Pour faire justice, l’homme tue un à un les chasseurs qui s’aventurent près de son bungalow. Il se croyait pacifique. Il devient méthodiquement un tueur en série. Pas l’ombre d’un remord. Il tue sans affects. “Je n’avais pas de sensibilité là où j’aurais dû en avoir, et trop où je n’aurais pas dû”. (P. 248)

            Les snipers se ressemblent. A l’origine, ils n’ont pas reçu leur dû. Ce capital de valeur initial qui se transmet, indispensable à la constitution de l’être humain. Cette part d’humanité ne leur a pas été donnée. Demeure en eux comme une béance, un froid, une absence glacée. (Le chien de l’homme des bois est manifestement un substitut de l’amour de la mère, qu’il n’a pas reçu). Restés fixés à cette absence, ces êtres naissent à reculons. Naissent à la vie, non à l’amour. N’ayant reçu d’estime de soi, ils ne peuvent à leur tour l’accorder à autrui. Ils persistent dans l’être, ils ne s’aiment pas. Ils ne peuvent aimer le prochain comme eux-mêmes. La vie des autres, comme la leur, compte peu. Ils n’ont pas peur de mourir. Un jour, seulement, il leur faut faire justice. “Se faire justice”. Une logique impérative. (Que ressent secrètement le lecteur dans le désir troublant que les meurtres s’accomplissent).

            Question : Notre  époque, plus qu’une autre, est-elle génératrice de cette sorte d’homme ?
                                            o

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