Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Jack Kérouac
“Sur la route”
Gallimard, 1960
Jack Kérouac à l’âge de 25 ans prend la route. Il veut revoir des copains, connaître l’Ouest, parcourir son pays (les USA). On est en 1947, deux ans après la seconde guerre mondiale. Dans le récit, il s’appelle Sal. Il est pauvre, se veut pauvre. Part en stop. Chicago –Denver – puis La Californie : son premier trip. En quatre ans, il en fera quatre. “Sur la route”. Légers sont les mots. Faciles à écrire. Ils ne disent rien les mots. Nous n’en sentons pas la pesanteur. Le livre de Kérouac nous restitue leur poids. Leur poids de pluie, de vent, de chaleur, de patience. De faim, de soif, de nuits passées dans les fossés, de découragement. Leur poids de réel. De New-York à San Francisco, réalisons-nous la distance ? Plus que Paris-Moscou à vol d’oiseau. Presque Paris-Bagdad, (j’ai compté). Même ordre de grandeur en direction du sud, entre New-York-La Nouvelle-Orléans-et Mexico.
Comme petite est l’Europe. Et en elle la France ! (A la même époque, avec des camarades, nous faisions “des bornes” –à pied. Nous étions scouts. Et puis, un jour nous avons frété une vieille voiture. Direction : Bruxelles. A peine 800 km. Pour y boire un Coca-Cola). Les adolescents ont besoin d’arpenter. De mesurer, de se mesurer.
Seul ou avec ceux de sa bande Kérouac sillonne l’Amérique. En train, en stop, en autocar, en bagnole empruntée, presque sans argent, une carte routière à la main. Il est sensible aux grands paysages (montagnes, déserts, fleuves). Note le nom des états qu’il traverse. Ne voit rien des cités. Echange quelques mots avec les inconnus qu’il rencontre. Draguent des filles avec ses copains. Ils fréquentent ensemble des boîtes miteuses, y écoutent du jazz, s’enivrent à la bière, se shootent à la marijuana et prennent la route précipitamment.
“Il faut y aller, et ne pas s’arrêter. –Où ça ? Je ne sais pas mais il faut y aller.” C’est quand ils roulent, plein pot, à tombeau ouvert, qu’ils y sont. Où ? Dans la vie. “Tout ce qu’il fallait à Dean [l’ami de cœur] c’était une roue dans les mains et quatre roues sur la route” Car” la route c’est la vie”. La vie dans la rude liberté des marges, le dérèglement des sens. Défi lancé à la société grégaire, oppressive, désolante et bourgeoise.
Ce livre est le récit de la fureur de vivre d’une bande de jeunes gouapes au grand cœur, parfaitement égoïstes, qui ont lu Rimbaud. Capables d’offrir leur montre-bracelet à une jeune indienne sur le bord de la route –parce qu’elle a de beaux yeux. La langue, populaire, est jaillissante et pleine d’inattendus. Ces quelques portraits pour exemple :
“Il avait la beauté et la grâce d’un caïd de l’Ouest qui a dansé dans les auberges et un peu joué au football”. “Ses yeux étaient d’un bleu immense où rôdaient des timidités”. “Elle avait la pudeur et la vivacité d’une antilope de la brousse”. “J’ouvris les yeux à l’éventail de l’aube”.
Kérouac est un écrivain véritable. Avec William Burroughs et Allen Ginsberg, il se sent appartenir à une génération nouvelle qu’il nomme la beat génération. Elle inspire dans les années 60 la génération suivante : celle des hippies. Ces jeunes gens à la barbe fleurie qui vont courir le monde. Kérouac lui s’est rangé. Il meurt en 69 à l’âge de 47 ans. En eux, il n’a pas reconnu les siens. Ces routards désormais sans prestige et sans marguerite à l’oreille, courent toujours. Depuis le commencement des temps. Ce qu'ils fuient, ce qui en même temps les attire : la vie, la mort. Les deux faces d'un même mouvement. Ils sont la condition humaine mise à nue.
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