Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Intime
Un gentleman farmer du temps présent
Comment te dire, cher Maurice (en ce jour où nous fêtons ton anniversaire) ce que chacun sait ? Aussi, j’ai choisi de t’offrir –en plus de mes bons vœux, deux souvenirs personnels. Peut-être trop personnels, tu sauras me le pardonner.
Du premier souvenir, la scène se déroule loin d’ici. Dans le nord. Très au-delà du Rhône. Entre la Bresse et la Dombes. Au château d’Ars. Le lieu où naquit et grandit celle (chérie entre tous) qui eût l’audace, le mérite et la bonne idée de devenir ta femme. Ici, on applaudit !
C’était, t’en souviens-tu, il y a tout juste vingt ans. On célébrait plusieurs anniversaires dont le tien. Une coupe de champagne à la main, à l’ombre du grand séquoia, la famille, les amis étaient réunis. C’est alors… C’est alors que je te fus présenté.
Deux ans. Il m’avait fallu attendre deux ans, –deux ans de probation, avant d’être jugé digne, et pris par la main, pour être introduit à la cour. Du pied de la demeure, tu regardas longtemps (elle était vêtue de lin blanc –il te faudra attendre un peu pour admirer la courbe dorée de son dos dénudé) –tu regardas longtemps, du haut de la demeure, approcher Carla. (“Une merveilleuse créature du Bon Dieu”). Lentement, sous le soleil, elle montait le pré. Elle n’était pas seule. A ses côtés, un drôle de type, venu d’on ne sait où l’accompagnait. Et ce type, un Frank Ribery en moins beau, modestement, c’était moi.
“Qui que tu sois, étranger, tu es le bienvenu. A fortiori présenté par Carla.”. Ce message implicite, je l’ai reçu pleinement. Il ne s’est jamais démenti. Vous êtes devenus pour moi ce que l’on appelle de nos jours “une famille d’élection”. Gratitude à vous tous. Une question cependant pour moi demeure. Peut-être pourras-tu y répondre. Ce jour là, qui était solennel, portais-tu, Maurice, une cravate ?
Te dirais-je enfin, devant tout le monde, mon second souvenir ? Il se situe dans le temps, un mois plus tard. On se trouve cette fois sur la rive gauche du Rhône. Au pied des monts du Bugey. Au lieu-dit Annolieu. Un mot m’est venu à l’esprit : Diversité, dès que je vis la demeure. Etait-elle un hameau ? Une ferme ? Une oasis ? Un relais de chasse ? Un lieu bourré de livres ? Une usine à gaz (biologique) ? Une ancienne magnanerie ? Un centre culturel de rencontre ?
Tout au bout du champ, dépassant les maïs, s’élevait une étrange bâtisse. Un monument qui figurait l’Ennemi, l’Adversaire. Monument dont l’architecture ressemblait, en mieux, à l’Opéra Bastille dans la capitale. Annolieu, depuis longtemps, avait abandonné l’élevage. La culture de la vigne. L’entreprise se voulait résolument céréalière. J’ai pensé : “Aptitude au changement. Conscience aiguë des problèmes du temps. Savoir vivre.” Et le chien, qui s’appelait Oscar, ami par esprit de famille des chats et des visiteurs, m’inspira, sans risque de me tromper cet autre mot : Hospitalité.
Beaucoup de monde était là, divers, coloré. Et d’abord une grande vieille dame, droite, dont le regard vous évaluait, et qui n’eut pas été autrement étonnée qu’on lui fasse, voyez-vous, le baiser de main. Elle n’est plus. Dieu s’il existe prend soin de son âme. Nous l’avons aimée.
Et il y avait bien sûr les enfants. Les enfants du baby boom gaullien (il fallait repeupler la France), enfants du cru ou adoptés, enfants “SuperTramp” devenus grands ; aujourd’hui (et par chance) heureusement mariés. Devenus à leur tour pères et mères de jolies personnes diplômées, de garçons MP3, ou de jeunes filles libellules. (Tous ici.)
Et je découvrais un lieu où sont venus se poser ou se reposer des humains de tout poil, de tout sexe, de toute condition. Des manants, des militants, des notables. Des ministres. Des syndicalistes musclés. Des marginaux fleuris. Une comtesse vigneronne. Des monarchistes bon teint. Des prêtres d’avant-garde. Un gourou de réputation mondiale. Des chrétiens très Vatican II. D’autres moins. Un globe-trotter savant au discours redoutable. Des âmes en cavale. Des bras cassés. Un avocat d’affaires de St-Sulpice-les-Feuilles. Jean d’Arabie. Un jeune libraire parisien. Des “french doctors”. Un psychiatre. Des fugitifs (dont l’un frappé à mort). Un policier au grand cœur. Des informaticiens bûcherons. Une horde sonore d’amateurs de rugby. Des journalistes chafouins. Des chercheurs japonais. Un jésuite défroqué. Et même, pour parfaire le tableau par une note romantique : une hirondelle d’Extrême-Orient venue, à tire d’aile et d’avion, sous le toit faire son nid. (Ici encore on applaudit !).
Un coin de France hospitalier comme on les aime. Le maître des lieux, à mes yeux, était un gentleman farmer. Un gentilhomme fermier du temps présent. Converti tout récemment au jardinage. Devenu numismate. Et, il y a peu (nul n’est parfait) : chasseur d’étains. Il voulut bien être un ami. Celui que je consulte toujours sur les grands sujets. Et il était le premier lecteur de petits textes que je concoctais. Il m’accepta comme un frère. Un frère de six mois son aîné (il ne manque jamais de me le faire savoir). Il est, je vous le confie, la figure d’un des hommes de ma vie. Je l’aime, l’admire, le trouve beau et l’embrasse.
Arnold
Annolieu le 22 août 2009
o