Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Michel Leiris
“L’Age d’homme”
Gallimard, 1939
Les livres c’est comme les gens. Il en est que vous évitez sans trop savoir pourquoi. Non qu’une mauvaise réputation les précède ; on vous en a dit même du bien. Vous vous tenez cependant à distance. Pressentez peut-être qu’ils vont vous demander beaucoup. Que vous allez devoir payer la note. Ils sont trop quelque chose : collants, ratiocineurs, centrés sur eux-mêmes. Péremptoires, incapables d’entendre qu’il est inutile d’insister. Que pour l’heure, non, vous n’avez vraiment pas soif.
Me tenais-je à distance de Leiris ? Ou l’occasion ne s’était-elle jamais présentée de mettre la main sur l’un de ses livres ? La doxa intellectuelle en faisait grand cas. Mais toujours semble-t-il à propos d’autres gens. A propos d’autre chose. D’art, de poésie, d’ethnologie, surtout d’autobiographie. André Breton pourtant, Nadaud, Blanchot, Philippe Lejeune et Pontalis avaient écrit à son propos. Et l’homme, décédé en 1990 à l’âge de 89 ans, avait au long de sa vie fréquenté bien du beau monde : Max Jacob, Arthaud, Bataille, Queneau, Griaule, Césaire, Sartre. Parmi les artistes : Picasso, Masson, Giacometti, Francis Bacon. Leiris avait compté dans son époque. Je n’avais point lu Michel Leiris.
Je viens de lire son premier livre : l’Age d’homme. Qualifié par Catherine Maubon : “De l’une des plus grandes œuvres de notre siècle”. L’ouvrage, écrit à l’âge de 30 ans, est un examen de soi (connaître soi pour connaître le monde). Une confession où s’exprime, à des fins d’élucidation, “des déficiences ou des lâchetés qui font le plus honte”.
Entre autres choses, j’en retiens l’idée plus ou moins consciente qu’un homme, fort mal dans sa peau, peut se faire de la femme. Cette idée, il la découvre en s’interrogeant au fil de la plume sur des scènes ou des images qui ont marqué son enfance et imprègnent encore aujourd’hui son comportement. Notamment deux tableaux de Cranach l’Ancien. L’un qui représente (non sans érotisme) Lucrèce, la romaine ; l’autre, Judith, la juive. La première se poignarde après avoir couché avec un prince de la famille royale, l’autre décapite l’adversaire de son peuple avant d’avoir couché, mais après avoir séduit. Les deux femmes, qui plus ou moins se confondent dans l’esprit de l’auteur, sont ainsi liées au sang, à la violence, à la mort.
Ces fantasmes qui hantent l’auteur expliquent-ils son impuissance sexuelle et son attitude victimaire ? Dans ces pages, la catharsis espérée semble-t-il n’a pas lieu. L’écriture, malgré son esthétique, ne la fait nullement sentir. Pour être belle, la partition ne chante pas. On n’entend pas le son, le tumulte, la voix.
Ce livre n’en est pas moins un acte courageux, voire héroïque. En ce sens rare, et peut-être unique. L’auteur y joue son image et sa peau. La littérature, pour lui, est une tauromachie. Et l’écrivain, dans le cas de Leiris, est tout ensemble le torero et le taureau. Quoiqu’il tente, il s’offre en sacrifice. Mais à qui ? L’énigme reste entière. (En effet, manque le tiers).
L’art de la tauromachie a peu à voir avec l’humour. L’Age d’homme en est largement dépourvu, en quelques passages exceptés. Je vous en offre pour achever ma note un échantillon.
“On m’avait emmener visiter le Palais de Versailles. Ce qui m’avait le plus frappé (…) était un tableau très fameux représentant “Napoléon blessé à Ratisbonne”. Souvent, dans mes jeux, je reconstituais la scène. Coiffé d’un bicorne de papier, à califourchon sur une bête à roulettes (…) que je tenais pour un âne et nommais Mirliflore, je tendais vers le sol un de mes pieds déchaussés (ainsi que je l’avais vu faire sur la toile à Napoléon, du haut de son cheval), comme si, surmontant la souffrance, et la lèvre seulement boursouflée d’une moue dédaigneuse, j’attendais avec calme que l’on pansât ma blessure” .Ses meilleures lignes.
En cet instant, à la radio : une belle voix de femme. Elle me donne à penser au tourment qui affecte Leiris. “Ce qui m’a manqué, murmure Fanny Ardant, c’est de n’avoir jamais joué un rôle de meurtrière”.
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