Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Intime
Sous tant de paupières
Chaque semaine, revenant du marché, elle rapporte des fleurs. Ne quête aucun compliment. Un geste d’elle, c’est tout. Elle apporte des fleurs. Dans la cuisine. Un bouquet de couleurs. Une bouffée de parfum. Un geste pour personne. Elle pense déjà aux confitures. Qu’advienne la famine. Qu’arrive le malheur. Dans un pot de grès sur la table il y aura des fleurs.
Elles sont là. Dix. Dix roses de jardin. Je les hume. Les dispose. Aucunes ne se ressemblent. Celle-ci est un bouton, clos. Cette autre, à peine née, comporte une échancrure. Un trait de sang. Cette autre, froissée, n’a pas fini de déplier sa jupe. Trois autres, premières nées, ont enfilé leur robe. L’une est rouge. L’autre orange. Rose est la troisième. Chacune a son génie. Sa puissance d’être. Sa force de volupté. Elles ne sont pas des choses.
Elles vivent. Comme nous. Sous l’empire d’un destin : s’éveiller, s’ouvrir, déployer ses palmes. S’épanouir. Jusqu’à n’en pouvoir mais. C’est alors le chant. Le rire. Car elles chantent, les roses. Puis s’étiolent et en silence meurent.
Je leur cause. Elles m’entendent. Reçoivent mon souffle. Soyez belles. Honorez notre table. Offrez-nous la leçon. Débordez de plaisir. De la joie d’être vous. Du bonheur d’être rose. Puis consentez à vieillir. A vous taire. Et comme on s’endort accueillez, doucement, la grande indifférence de n’être plus.
“Rose…
le sommeil de personne,
sous tant de paupières.” (Rilke)
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