Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

Publicité

"Les Années" d'Annie Ernaux

                                                                  Littérature

 

Annie Ernaux

“Les Années”

Gallimard, 2008

 

            Un grand livre. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite. Qu’avais-je lu d’Annie Ernaux ? Passion simple, je crois, Une femme gelée, moins sûr, L’écriture comme un couteau, j’en doute. Je gardais le souvenir d’une intensité froide. D’une affectivité exigeante. D’une écriture de métal. Je n’avais pas entendu la musique. Un écrivain pourtant coté. Qui, avec la parution des Années, annonçait “une forme d’autobiographie nouvelle, impersonnelle et collective”. Un projet intellectuel intimidant qui n’invitait guère au plaisir que l’on goûte au concert. Carla cependant aimait. Retrouvait enjouée des souvenirs d’enfance. Un matin, elle me lut quelques pages. J’ai lu à mon tour Les Années.

            Album photo, milieu, famille, école, objets, coutumes, évènements : “marqueurs d’une époque”. De tout cela (“Ah ! le petit vin blanc !”) pour sûr l’on se souvient. Peut-être était-ce encore le Moyen-Age ? Les gens à table parlaient de la Grande guerre ; on admirait les roucoulades de Tino Rossi ; les garçons et les filles étudiaient séparés ; il était prétentieux de vouloir s’élever socialement ; et puis les hommes en ville pissaient le long des murs. L’inventaire est méticuleux. Mais la monotonie rôde.

            C’est vers la page cent (quant à moi) que la lecture prend. On se trouve sur la fin des années 60. Viansson-Pontet écrit dans le Monde : “La France s’ennuie”. Annie Ernaux de son côté écrit avec mélancolie dans son journal intime : “Je suis une petite bourgeoise arrivée”. Tout à coup quelqu’un est là. Pour l’auteur et le lecteur la vie commence. A tout moment, je saute sur un crayon et imprime une marque en marge des pages. (Un livre laissé vierge ne mérite d’être lu). Et bientôt cette phrase, tout seule, que je souligne : “1968 est la première année du monde”.

            Un printemps s’éveille, “tout prend sens”. L’auteur dès lors est “ajustée à son époque”. Son Je”, caché dans l’anonymat de la troisième personne, devient également le mien. L’autobiographie apparaît bien celle d’un être collectif, d’un nous. Le nous du moins des gens de gauche. (On demandait, à l’époque “D’où parles-tu ?”).

            D’espoirs en désillusions les années ainsi se déroulent, ponctuées d’évènements, jusqu’au XXIème siècle, jusqu’au-delà de l’invasion de l’Irak. On est frappé à chaque page par la juste nomination du moment : “On avait le temps de désirer les choses”. “Les idéaux de mai se convertissaient en objets de divertissement”. “L’entreprise devenait la loi naturelle”. “La réussite, une valeur transcendante”. “Il devenait impératif de jouir de toutes les façons”. (Le sida l’empêchait). “La liberté avait le visage d’un centre commercial”. “La ville s’étendait de plus en plus loin dans la campagne”. “La généalogie s’emparait des gens”. “L’identité devenait un souci prépondérant”. “Seuls les retraités étaient satisfaits”. “C’était une dictature douce contre laquelle on ne s’insurgeait pas”. “Tout était dérision et fatalisme joyeux”. “Il y avait de nouveau une envie de servitude et d’obéissance à un chef”, etc.

            Nullement une analyse puis la reconstitution d’un processus, c’est-à-dire d’une histoire. Mais le long défilement du temps à travers l’apparition et la disparition des êtres, des vocables, des objets, des situations, et de l’éphémère de la mode. Ceci dans une extrême lucidité des enjeux gagnés ou perdus. Et une écriture sobre, apparemment distante, en réalité sensible, où s’entend tout au long une poignante ironie.

            Une œuvre forte. Un véritable écrivain.

 

Epilogue

            Après avoir fermé le livre, mais en y repensant, des souvenirs d’évènements ou d’objets, “marqueurs d’une époque”, remontent en mémoire, que l’auteur curieusement a omis. Particulièrement en matière d’art : de théâtre, d’architecture, de musique, de design, et d’art contemporain. Mais justement l’on y repense. Et pour chacun se complète et s’enrichit sa vision propre du cours du temps. On y voit flotter, comme des objets retardataires : la traction-avant, le pantalon-golf, la rigueur des hivers, la chaussette que l’on reprise, les Zazous, In the Mood, les camps, Gary Davis, Lanza Del Vasto, Braque, Matisse, l’apparition des feux rouges, des croque-monsieur, le Père Gelineau, Vatican II, le Père Duval, le peintre Mathieu, Saint John Perse, Teilhard de Chardin, Mahalia Jackson, les camps missions, les yaourts au goût bulgare, Fernand Reynaud, le tabouret tam-tam, le fauteuil sac, le tabou du cancer, le train-corail, "Libres Enfants de SummerHill", "C’est une maison bleue", les Pink Flyods, la psychanalyse, l’autogestion, Françoise Dolto, les plages naturistes, Malville, la bioénergie, Vasarely, le T.N.P., Avignon, Boulez, Arman, Béjart, Mnouchkine, Buren, La Roche de Solutré, le minitel rose, l’Arche de la défense, la Pyramide du Louvre, la Très Grande Bibliothèque, Mgr Gaillot, les horodateurs, la limitation de vitesse, les ralentisseurs, les moto-crottes, les FIAC, les tags, les plots le long des trottoirs, les caméras de surveillance, et le grand retour des pauvres.

            Avec le sentiment d’une mutation du temps, le nôtre, son cortège de misères et de gloires.

                                                

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article