Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Richard Millet
“La confession négative”
Gallimard, 2009
Intrigués. Carla et moi étions intrigués. Il y avait serpent sous roche. Loup-garou dans le bois. La bête parfois sortait de l’ombre, pénétrait dans le jardin des lettres. Y laissait des traces. Des livres. Des livres noirs. Admirables. La contrée se taisait. Les empreintes, sûrement, étaient celles d’un chevalier à la triste figure. Peu recommandable. Etranger à l’esprit du temps. Les jurys littéraires l’ignoraient. La grande presse était muette. Carla et moi : candides.
La puissance de son écriture nous avait fascinés. Attirés sur les hautes terres du plateau limousin, jusqu’à Siom. Un hameau perdu entouré de forêts près du lac. Nous reconnaissions les paysages. Eprouvions le charme et le drame d’une contrée dont l’auteur, pour la sauver de l’éternel oubli, faisait mémoire. Richard Millet était pour nous l’un des grands écrivains du siècle. –Connaissez-vous ? On ne connaissait pas. Pas même à Treignac, au Syndicat d’Initiative. On ne connaissait pas. L’homme devait être mauvais coucheur. Jugé réactionnaire, nous disions-nous du fond de la province. Le risque n’était pas grand de nous tromper.
L’auteur n’était pas ignoré autant que nous le pensions. Trente ouvrages, en l’espace de 26 ans, ont déjà été publiés sous son nom. Nous n’avions pas lu tous ses livres. Seulement les romans. C’est avec la publication de “Ma vie parmi les ombres” (2003), puis “L’Orient désert” (2007) que l’auteur a commencé pour nous à lever le masque. A se déclarer “écrivain catholique solitaire”. Ce n’était pas un péché mortel. Mais l’homme en disait plus long. Répudiait la doxa, la pensée commune. Dépréciait nos philosophes les plus estimés. S’affligeait de la médiocrité plaintive du régime démocratique. Assurément, il y avait là de quoi dissuader toute velléité de l’aimer, de le porter au pinacle. Le mystère qui entourait la réception de l’œuvre à nos yeux se dissipait. Tout rentrait dans l’ordre.
Il n’en était rien. L’auteur avait encore bien des choses à nous révéler. Non des moindres. Et celles qu’il nous avoue en ce printemps 2009, dans “La Confession négative”, sont de nature à scandaliser cette fois les belles âmes.
Qu’à l’âge de 22 ans, au sortir de l’adolescence, il se soit engagé dans les Phalanges libanaises (et pour défendre la chrétienté les armes à la main) laisse déjà pour le moins songeur. Qu’il ait été de ce fait amené à tuer, y compris les civils, assumant de surcroît la mission de sniper, devient chose difficile à penser. Qu’il ait enfin commis le meurtre sans états d’âme, et ce forfait étant pour lui la condition d’accès au métier d’écrivain –en regard de l’éthique est irrecevable.
Or c’est là que cette confession publique, mais sans repentir, nous introduit dans des zones de l’humain ordinairement inexplorées ; et confère à ce livre étonnant la valeur d’un ouvrage qui fera date dans l’histoire littéraire.
“Ne juge pas ton frère avant d’avoir marché 7 jours dans ses sandales”. Privé de l’énergie requise pour rédiger un juste commentaire de l’ouvrage (lequel nécessiterait bien des pages) je livre au lecteur ce proverbe indien comme un indispensable mot de passe. 7 jours : le temps requis pour écouter cette confession d’un enfant du siècle. Un enfant sans parents, élevé par de vieilles femmes dans une campagne lointaine “où l’on aimait pas les rouges.”
Un être timide, gentil, silencieux, intelligent, “le plus doux du monde”, mais au bord de l’autisme, son affectivité ayant été désertifiée dès sa naissance. Un garçon sans père. Qui apprendra le nom de son géniteur devant notaire, vers l’âge de seize ans. Un père qui peut-être s’engagea pendant la guerre dans la légion Charlemagne, la dernière à défendre Hitler dans les ruines de Berlin. Un “enfant naturel”, “fruit des ténèbres”, “né de la faute”, écrit-il encore. Un enfant que sa mère, lointaine, ne pourra aimer. A qui jamais il ne pourra dire maman.
Le livre de Richard Millet est la confession d’un homme longtemps “pas tout à fait sûr d’être de ce monde”. Peut-être né à la vie, mais non au sentiment de l’amour. “J’étais incapable d’aimer ; il y avait en moi quelque chose de mort, ou, plus justement, qui n’était pas né…”. Un homme qui va s’identifier, pour exister, à la figure du Christ. Le Christ abandonné, cloué en croix. “J’ai fini par me croire Fils de Dieu, non à l’égal de Jésus, mais sa réincarnation fraternelle.”. Un dieu dont la parole, on le comprend, lui a permis de vivre quand elle lui dit : “Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.”. La phrase selon lui la belle de la langue française.
Au-delà (ou en deçà) du bien et du mal, son livre est en tous cas le plus barbare, le plus innocent, et peut-être l’un des plus beaux de notre littérature.
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