Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Politique/Ploum
Combien vaut le soldat Shalit ?
“La vie d’un homme n’a pas de prix”, disait la maman de Ploum, lorsqu’il était petit.
– Même s’il s’agit de la vie d’un soldat ? Oui. Même s’il s’agit de la vie d’un soldat, lui avait-elle assuré. Ploum s’en souvenait. Il avait compris ce jour là combien elle l’aimait. En échange de sa vie elle aurait tout donné. Sa vie même.
Aussi Ploum comprend les parents du soldat Shalit. Ils jouent leur va-tout. Ils ont installé leur tente devant l’entrée du bureau d’Ehoud Olmert. Ils n’en partiront que le jour où le Premier ministre obtiendra la libération de leur fils. Trois ans. Cela fait trois ans que Gilad Shalit est enchaîné quelque part, au fond d’une cache, prisonnier du Hamas. Il a aujourd’hui 22 ans. Ploum a sous les yeux une image du jeune homme, publiée dans la presse. Le visage encore un peu poupin d’un adolescent. “Les négociations pour la libération du soldat Shalit ont à nouveau échoué”, mentionne le titre du journal.
Dieu sait pourtant si la partie israélienne, dans les tractations, s’est montrée généreuse. “Généreuse”. C’est le mot du Premier ministre. Jusqu’où allait cette générosité ? Combien de prisonniers palestiniens l’Etat hébreu se disposait-il à libérer en échange du soldat Shalit ? En a-t-on une idée ? Non pas un, ce qui eût été équitable. Ni deux. Ni trois. Ni même dix. Mais 450. Et même plus : 450 au moment de l’échange, puis entre mille et mille quatre cents (vous lisez bien), dans un autre temps. Et ce, sur les 11.000 palestiniens incarcérés dans les geôles d’Israël, dont 11 députés du Hamas.
Mille et une réflexions s’entremêlent dans la pensée de Ploum sous la modalité d’un mouvement brownien. Et l’ombre de la disproportion assombrit son esprit. Quelque point de vue qu’il adopte, ce qu’il voit paraître est une pathologie de la démesure. Ces mots sont ceux qui lui viennent.
Du point de vue de l’Etat hébreu la chose, tout compte fait, est peu surprenante. Dans son effroi de disparaître, Israël ignore la retenue. Enfreint ordinairement la loi du Talion “Œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie”, dit et redit la Torah. C’est-à-dire : un pour un, pas plus. Or pour l’Etat israélien (lequel n’est jamais l’agresseur, pense-t-il) toute “réplique” a pour coefficient : cent. Voire mille. Mille pour un. Dans un échange de prisonniers, faut-il croire, la même évaluation prévaut. La valeur d’échange de notre jeune israélien équivaut, ici, à 2000 palestiniens. L’estimation est éloquente. Elle semble aller de soi aux yeux d’Israël.
Mais comment imaginer qu’un tel échange, quoique fort avantageux pour le Hamas, puisse être jamais négociable ? Négociable en termes d’honneur, ou de dignité ? Comment un négociateur du Hamas pourrait-il laisser se diffuser l’idée d’une telle disparité de valeurs ? Et pour faire tragique, diffuser l’idée qu’un juif vaut mille ou deux mille arabes ?
Ploum, enfin, songe au jeune soldat Shalit. Présumant qu’il vit encore. Qu’il existe vraiment. Qu’on ne l’a pas déjà porté disparu. Comment supporte-t-il de savoir que de son échange dépend l’ouverture de la zone de Gaza, la subsistance et la santé d’un peuple, la reconstruction d’une ville écrasée par les bombes ? –Et s’il venait à être libéré, comment pourrait-il vivre à la hauteur de l’idée qu’il est censé valoir environ deux mille hommes, dont peut-être plusieurs députés ? Le retour à la loi primitive du Talion, se dit Ploum, serait déjà un progrès considérable.
C’est en s’avisant que le jeune caporal possède également la nationalité française que l’idée vient à Ploum. L’idée d’un recours auquel personne ne songe. Qu’attend notre président pour voler au secours du soldat Shalit ? –A condition, bien entendu, que ce soit en échange de rien. Suscitant, de ce fait, un coup de génie du Hamas, dans l’hypothèse où celui-ci consentirait à livrer le jeune homme… à la France. Pour rien. “Un geste gratuit, imagine Ploum, peut parfois modifier bien des choses.”
Osera-t-il confier ce rêve à Olga ?
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