Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
littérature
William Burroughs
“Junky”
Folio Gallimard, 2008
Avec Jack Kérouac et Allan Ginsberg, William Burroughs est l’une des figures tutélaires des écrivains de la “beat génération”. Après avoir fait des études de littérature et d’anthropologie à Harvard, une tranche de psychanalyse, puis avoir été incorporé dans l’armée, et bientôt rejeté, il voyage, fait de petits boulots, et découvre la drogue. A l’âge de 35 ans il se met à écrire. Et en 1953, à New York, paraît “Junky”, son premier livre. Celui-ci aussitôt fait scandale.
“Je n’ai jamais regretté mon expérience de la drogue, écrit-il en effet. Je me considère en meilleure santé maintenant (…) que si je n’avais jamais été drogué”. Il ne regrette rien. Le récit sans complaisance qu’il nous fait de la vie d’un camé (à New York, la Nouvelle Orléans, Mexico) n’a cependant rien pour séduire. “La vie se résume, note-t-il, à très peu de choses : la piqûre, l’attente de la suivante, la cachette, la seringue, le compte-gouttes”. A quoi il convient d’ajouter la quête aléatoire d’un dealer, le harcèlement permanent des flics, les séjours en prison ou en hôpital psychiatrique et les tentatives souvent vaines de désintoxication. Il évoque le chemin qui conduit à la drogue, décrit l’âpreté du manque, l’enfer que l’on traverse pour s’en délivrer, et nous montre par le menu la façon dont l’aiguille cherche la veine, et comment l’on planque la came sous une latte de parquet.
Ce qui apparaît, page après page, est la monotonie d’une existence sordide où le désir est absent. “Le plaisir que l’on tire de la came (je cite) est de vivre sous sa loi”. “On ne décide pas d’être drogué. Un matin on se réveille malade et on est drogué”. Une serviture involontaire dans laquelle on se complaît, sous l’effet vraisemblable d’une protestation insondable sur laquelle, on peut le regretter, on nous en dit trop peu. (Certains, peut-être, n’ont pas l’équipement, pour eux, simplement, la vie est trop dure.).
Comment expliquer que l’on s’attache à la lecture d’un récit répétitif et lugubre, au long de 300 pages, sans succomber à l’ennui ? La réponse va de soi : William Burroughs est un écrivain. “Cash, le trompettiste, note-t-il par exemple, avait fait six mois de prison pour vagabondage. C’était un grand jeune homme maigre, portant un bouc au poil rare et des lunettes moires (…). Sa bonne femme avait de l’argent et lui le dépensait (…). Cash me dit : les femmes me courent après. Pourtant je me fous d’elles. La seule chose qui me botte, c’est de jouer de la trompette.”. Ce croquis donne une idée de l’acuité du regard et de l’efficacité du style.
“Junky” est un livre sur presque rien. Le morne quotidien d’une existence marginale et précaire, sans romantisme et sans rêve. Un livre, me dis-je, qu’aurait aimé Flaubert.
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