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Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.

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"Kaputt"

Littérature

Curzio Malaparte

“Kaputt”

Denoël, 1946

 

            Kaputt en allemand signifie détruit, réduit en miettes, anéanti. Ce titre exprime l’état de l’Europe, écrasée toute entière par l’armée nazie, en 1942, avant que cette dernière ne se trouve enfin bloquée, devant Moscou, Leningrad, Stalingrad, et les marches du Caucase. Ecrit en pleine guerre, achevé en 1943, ce livre est l’un des premiers à décrire les effets du fléau hitlérien et son corollaire : l’extermination programmée du peuple juif.

            Agé de 40 ans, Curzio Malaparte est alors un italien esthète, idéaliste et baroudeur. Il aime Proust et la France, l’Angleterre et le cricket, l’aventure et les dîners princiers, l’écriture ironique des propos mondains et le récit des horreurs de la guerre. Il ne néglige pas au passage la mise en scène de son moi, semble avoir été invité partout et connaître intimement tout le gotha de la société européenne. Ainsi du moins apparaît-il dans Kaputt, livre écrit à la première personne, et témoignant de façon littéraire de ce qu’il vit, de ce qu’il voit.

            L’homme pour autant n’est pas neutre. Il est de ceux qui prennent parti et s’engagent. En 1914, à l’âge de 16 ans (vous lisez bien) il passe la frontière et s’enrôle dans l’armée française pour combattre l’allemand (Croix de guerre avec palmes). En 1933 (il a trente ans) il publie “Technique du coup d’Etat”, premier livre écrit contre Hitler. Ce qui lui vaut cinq ans de bagne dans une geôle de l’île de Lipari (le fascisme de Mussolini bat son plein). Enfin, en 1942, devenu correspondant de guerre pour le Corriere della Serra, il est chassé du front ukrainien par la Gestapo et assigné à résidence pendant trois mois. Notre dandy est un homme qui pense, s’engage, risque sa peau.

            Et c’est bien dans le contraste de deux mondes, dans une allée et venue de l’un à l’autre, que se développe son effroyable récit : le monde prétendu raffiné des ambassades et des palais, où l’on fait preuve de courtoisie, de culture et de mots d’esprit, –et le monde des caporaux, de la boue, des chevaux crevés, des populations exsangues, voire abattues comme des chiens.

             D’un côté par exemple la description du ghetto de Varsovie, où sont condamnés à mourir des milliers de juifs. De l’autre, le palais de Bruhl, à deux pas du Palais Royal où le Général Frank, gouverneur cynique de Pologne, joue divinement un prélude de Chopin. “Il joue comme un ange”, murmure son épouse reposant son tricot. Et, lui saisissant les mains : “Regardez, dit-elle, comment sont faites des mains d’Ange.” Sept mille juifs, quelques jours, plus tôt avaient été massacrés à Jassy, en Moldavie. “C’est la toile de la nouvelle Europe que je brode” se plaisait à dire le Général Frank aux mains d’ange.

            Ce que tisse pour nous Curzio Malaparte, d’un fil tantôt poétique, férocement ironique, ou poignant, c’est la fresque d’un moment de grand malheur de l’Europe qu’il parcourt de la Croatie à l’Ukraine, de la Roumanie en Pologne, d’Allemagne en Finlande. Un livre d’une écriture prolixe, mais inoubliable que tout européen aurait à connaître : une pièce de son Histoire.
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