Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Littérature
Pauline Réage
“Histoire d’O”
Livre de Poche
Sans la demande de Jim –inattendue– je n’aurais jamais lu Histoire d’O. Un livre insolite, oublié, qui tomba sur la France tel un aérolithe, dans les années cinquante. Un livre scandaleux, a-t-on jugé alors, d’un érotisme pervers, paru pour comble sous la signature d’une femme. Un éditeur comme Jean-Jacques Pauvert pouvait seul avoir eu l’audace de le faire paraître ; la censure l’inquiéta.
“Sur Histoire d’O, j’ai écrit quelques pages, nous informait le courriel de Jim. Aimerais recevoir votre avis.”. Ajoutant oralement, plus tard : “Un secret s’y cache, écrit en toutes lettres ; personne ne s’en est avisé.”.
Carla et moi intrigués. Quel démon avait poussé notre ami à ouvrir un livre vraisemblablement daté dont, de nos jours, on ne parle plus ? S’intéresser à Sade, le divin marquis, passe encore. La Sorbonne applaudirait. Mais se pencher sur Madame Réage, dont le nom seul suggère un pseudonyme ! Ou peut-être, somme toute, étions-nous présumés, Carla et moi, adeptes de la chaîne et du fouet ? L’hypothèse était improbable, l’amitié commandait, j’ai lu Histoire d’O.
Un grand livre. Dur comme du diamant. Une écriture belle, sans âge. Dépourvue dans sa forme de vulgarité. De sentimentalité molle. De complaisances visant à vous allécher. Pas le moindre mot grossier. Le vocabulaire est pudique. Le mot sexe lui-même ne parait pas dans les pages. “Une décence impitoyable” note Jean Paulhan dans la préface.
Impitoyable est ce livre, en effet. Si l’on n’était dans l’ordre de la fiction, la pure fiction littéraire, les scènes et les comportements auxquels nous assistons seraient intolérables. Mais le thème, se dit-on, devait être abordé. Le thème de l’esclavage. De l’esclavage cruel mais consenti. Vu certes ici du côté de la femme, mais sachant que le rapport des genres peut être inversé.
La matière du livre, suggère Paulhan, est faite de mots d’amants réalisés à la lettre. “Je suis à toi.”. “Je t’aime à en mourir.”. “Je suis ton objet”. “Fais de moi ce que tu veux”. Et c’est Héloïse écrivant à Abélard : “Je suis ta fille de joie” (ta putain). Et c’est encore le retraitant des Exercices spirituels de St Ignace conduit à se rendre indifférent. A n’être plus qu’un bâton entre les mains de Dieu ou de son représentant.
Impitoyable, le pacte entre ce type d’amants implique la liberté. L’amant de O lui expliquait qu’elle était libre. Libre de ne plus l’aimer. De le quitter sur le champ. “Mais si elle l’aimait, elle n’était libre de rien.”. Naguère, dans les Caraïbes, se souvient Paulhan, un groupe d’esclaves se révolta pour être repris comme esclaves. “Ils étaient amoureux de leur maître. Ils ne pouvaient se passer ni de lui ni de leur esclavage.”.
On entend l’écho de ce que l’ami de Montaigne, La Boétie, nommait la servitude volontaire. Laquelle, ne se réduit pas à la relation à un homme. Le maître peut être une femme. Peut-être un dieu, une cause, un idéal, une carrière éprouvante. Aussi ne s’agit-il pas de volupté, chez Pauline Réage, ni seulement d’une satisfaction masochiste. Mais d’un désir éperdu d’être considéré. Et au prix de souffrir l’enfer et le fouet. D’être flouée, marquée, ou même, c’est le rêve, de n’être rien. En somme, une forme d’ab-négation. Mais pour quelqu’un, une idée, une croyance, une patrie.
Le secret du livre de Madame Réage, s’il en est un, est celui-ci : il est à lire comme une métaphore. La métaphore charnelle de ce qu’une femme amoureuse, mais par trop délaissée, a vécu en son cœur, en son âme. C’est en cela que son livre, à mon sens, est pur, et en quoi il est grand. Et l’on en vient à regretter que Freud n’ait pas lu Histoire d’O. Sa doctrine, se dit-on, en eût été enrichie, corroborée.
Reste à savoir quelle était la question de Lord Jim, lequel, hélas s’en est allé, à bicyclette et en juillet, visiter les Abruzzes.
“Carla, disposons-nous d’une cravache ?”
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