Un regard ironique sur soi-même les choses et les gens plus recension de livres.
Psychologie
“Etonnez-moi, Benoît” !
(Une aporie)
Le désir du nouveau est ce qui fait courir le monde. En tous sens. Dans tous les domaines. Et nous connaissons le cri de Baudelaire, au terme du “Voyage” :
“Plonger au fond du gouffre. Enfer ou ciel qu’importe.
Au fond de l’inconnu, pour trouver du Nouveau ”
Comment expliquer chez l’homme, quand ses besoins sont satisfaits (le boire, le manger, le dormir, la santé) cet impérieux désir de Nouveauté ? Et ce, ultimement, jusqu’au risque du Désastre ou de l’Enfer ? Après certains auteurs, non des moindres, j’avais là-dessus naguère ma petite idée.
Enfer ou Ciel
On craint le Nouveau. Il nous attire. Une fois sur deux, en effet, il montre triste figure. Rien n’y fait : nous le recherchons. Dans les grandes ou les petites choses (une robe, un gadget, un cheval, un empire). Il nous tente. De quoi donc le Nouveau est-il fait, pour être désirable ? Personne, que je sache, ne s’est jusqu’à présent posé la question. Qu’il soit délectable ou amer, le Nouveau, quel élément commun, dans les deux cas, le compose ? Quel invariant ?
Un invariant
Cet invariant existe. Il a pour nom l’étonnement. L’étonnement d’intensité variable que dans tous les cas le Nouveau suscite. Et qui, en français, nous fait dire, pour le moins : Ah !
C’était là la trouvaille.
Heureuse ou malheureuse, la Nouveauté étonne. “Etonnez-moi, Benoît !”, intime la dame, dans la chanson. Où s’entend : “Eveillez en moi, Benoît, le désir”. L’effet d’étonnement est constitutif du désir. Serait entre autres un composant (pas le seul) de l’émoi esthétique. Pas d’art sans le sentiment de la nouveauté.
Un moment de nouveauté intégrale
Reste qu’on ne cherche jamais que ce que l’on a déjà trouvé, imaginé, pressenti. On ne connaît pas. On reconnaît. On ne cherche pas. On recherche. Surgit dès lors la question : Où et quand se produit l’émoi initial ? L’étonnement premier ? Ce ne peut être qu’avant. Avant avant, ai-je pensé. Dans la prime enfance. Et précisément au moment de l’apparition de la Nouveauté intégrale. Au sortir de la nuit utérine. Quand soudain apparaît la lumière. Se révèle un Nouveau monde éblouissant de couleurs, fait d’espace où l’on respire. Soit dans le moment qui suit les affres de la naissance, lorsque s’ouvrent les yeux. Moment sans doute à prolonger dans les arcanes d’un temps mythique. Le temps de l’enfance.
L’objet véritable du désir ?
Ainsi chaque être humain n’aurait de cesse de rechercher l’écho (un équivalent, un reste) de l’émoi primordial. Celui-ci, dramatique et lumineux, marqué du sceau non seulement de la stupeur béate, mais de l’étonnement. Objet véritable du désir.
J’ai tenu pour vraie cette hypothèse jusqu’aujourd’hui. Elle rendait intelligible à mes yeux l’étrangeté du désir humain. Celui-ci s’appliquant aussi bien à la mode, l’art, l’économie, le jeu, l’émoi érotique, l’ensemble des actes humains. J’avais tiré de l’écheveau, croyais-je, un fil sûr. (Je le déroule en images dans le poème ci-après, intitulé “Premier étonnement”).
Aporie
Je viens d’entendre une phrase. Une petite phrase. Elle ruine d’un coup –apparemment, la validité de ma thèse. “Il n’y a jamais, énonce la voix, d’étonnement dans le rêve.”.Cela semble vrai. On peut tout éprouver dans le rêve. La terreur, l’angoisse, la frustration, le plaisir, la toute-puissance, la béatitude. Jamais l’étonnement. J’ôte ma tête et la dépose sur mon genou (objet d’un rêve récent). Nulle surprise. Le rêve est crédule, a-critique ; il ne discute pas les faits. Il prend tout pour de vrai. Comme l’enfant.
C’est là que le bât blesse. “Comme l’enfant”, ai-je dit. Dès lors comment celui-ci, à peine né, pourrait-il s’étonner ? Stupeur, oui. Etonnement, non. Dans ma théorie pourtant, le nourrisson s’étonne. Naîtrait-il d’emblée philosophe ? Ce serait là l’erreur.
J’en suis là, piteux, entravé dans l’aporie. Disposé à rendre les armes. Vos remarques, amis, seraient-elles de nature à m’en délivrer ? Et du même coup, à me surprendre ?
“Etonnez-moi, Benoît !”
o
Premier étonnement
Soudain le Nouveau monde, aux berges lumineuses Les écuries sont pleines de pouliches rondes
Plages de sable fin, où l’on s’éveille nu D’un crottin qui sent bon, d’urine parfumée
Après les hurlements, la houle ténébreuse Un étalon géant, aux narines profondes
Torturant le trois-mâts, déchirant l’inconnu Renâcle dans le box et souffle la fumée
Stupeur et tremblements, après telle tempête Ce monde est un royaume où rayonne une reine
Après ce refouloir qui vous jeta devant Berçant son petit prince adulé comme un dieu
Premier étonnement, sans le moindre interprète Le charme de son chant est le chant des sirènes
Et ce bel imprévu qui vous laisse vivant Et l’enfant, médusé, ne détourne les yeux
Enfin le Nouveau monde aux rives impensables Le palais, dans le soir, aux cent mille fenêtres
Inondé de couleurs, de nappes vaporeuses S’illumine, s’éteint, s’enveloppe de nuit
Quand l’Aurore aux bras nus, aux doigts insaisissables Dans le lac, englouti, un désastre peut-être
Fait trembler l’étendue d’une Arabie heureuse Mais aussi le certain d’un soleil ébloui
Les collines ici sont un ventre de femme Ainsi fut le pays que nous dûmes quitter
Les oiseaux sont des cils, les buissons des cheveux Où gît l’étonnement d’une extase éperdue
Les astres sont des yeux, les bras des oriflammes Sa trace en l’œuvre d’art se souvient de l’été
La fontaine une bouche qui sourit si l’on veut Et suscite l’écho d’un paradis perdu
Le bourgeon qui se tend sous la lèvre précise Surtout n’en dîtes rien. Laissez le doux rêveur
Fait couler sous la langue une chaude liqueur Ignorer ce qu’il peint. Le poète scruter
La mamelle si douce, molle mangue, exquise Ce que dicte sa main. Et le grand voyageur
Laisse entendre longtemps les battements du cœur Ne jamais déchiffrer –Ce qui met en chemin.